La Fontaine des Quatre Ritous (Rennes-le-Château) : origine du nom

Où l’on parle de la Fontaine des Quatre Ritous…

Sur la commune de Rennes-le-Château, la Fontaine des Quatre Ritous est un lieu-dit, passage d’une belle randonnée. Cette appellation quelque peu mystérieuse a fait naître autour d’elle plusieurs légendes ne reposant sur rien de concret. Précisons avant tout que ritou en occitan, signifie curé (1). 

Lieu-dit la Fontaine des Quatre Ritous près de Rennes le Château
Lieu-dit la Fontaine des Quatre Ritous

Ainsi, on a raconté que ce lieu était le point de rencontre de Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château ayant la réputation d’avoir découvert un trésor, avec trois autres prêtres : son frère Alfred Saunière, l’abbé Boudet de Rennes-les-Bains, et l’abbé Gélis de Coustaussa. Mais l’appellation est bien antérieure à la naissance de ces abbés, comme l’a démontré Patrick Mensior en exhumant un document de 1807, démontrant ainsi la fausseté de cette histoire. 

Extrait du document de 1807 retrouvé par Patrick Mensior concernant la fontaine des quatre ritous
Extrait du document de 1807 retrouvé par Patrick Mensior.

Ce nom de Fontaine des Quatre Ritous est d’ailleurs encore bien plus ancien, puisque l’abbé Sabarthès dit dans son Dictionnaire topographique du département de l’Aude (2) :

“Fontaine-des-Quatre-Curés, font. et lieu dit, commune de Rennes-le-Château. – La Foun de Quatre Rectours, 1594 (arch. Aude, C, rech. dioc. Alet, f. 183).”

Un chercheur du prénom de Marc a retrouvé un document de cette époque, mentionnant explicitement la Font des Quatre Rictours (3).

Extrait du document retrouvé par le chercheur Marc, publié sur le forum des Sans Hulotte.
Extrait du document retrouvé par le chercheur Marc, publié sur le forum des Sans Hulotte.

Comme pour ritou, il faut entendre le mot rectours ou rictours dans le sens de curé, recteur d’une paroisse. 

Une autre légende est rapportée par la Société d’Études Scientifiques de l’Aude sur son site Internet, évoquant l’existence possible à cet endroit d’une église du désert sous la Terreur. Mais la date de 1594 infirme cette hypothèse puisque bien antérieure à cette période. Par ailleurs, le terme d’église du désert se rapporte généralement à la période des guerres de religions et de la persécution envers les protestants. La Font des Quatre Rictours pourrait-elle alors être une de celles-ci ? En 1594, nous sommes justement en pleine période de ces troubles religieux entre catholiques et protestants. Mais cette date est encore beaucoup trop précoce pour ça, une église du désert étant par définition clandestine, le nom de Font des Quatre Rictours n’apparaîtrait pas dans des documents officiels dans la pleine période de ces troubles, car encore caché et inconnu de tous hormis des principaux intéressés. 

Nous venons d’évincer plusieurs légendes se rapportant à ce lieu, qui n’est ni un point de rencontre des frères Saunière avec les abbés Boudet et Gélis, ni une église du désert, que ce soit sous la Terreur ou dans le trouble des guerres de religions. L’origine du nom Fontaine des Quatre Ritous garde ainsi tout son mystère.

Et pourtant, cette origine s’explique parfaitement en analysant les cartes topographiques anciennes ou modernes. Le mot “curé” (ritou) ne doit pas être ici entendu en tant que tel, mais désigne symboliquement des paroisses. À moins de 400 mètres de la Fontaine des Quatre Ritous se trouve la délimitation actuelle entre les communes de Rennes-le-Château, Granès et Saint-Just-et-le-Bézu. Nous avons donc trois communes… mais bien quatre paroisses : Rennes-le-Château, Granès, Saint-Just, Le Bézu, ces deux derniers étant deux villages rassemblés en une seule commune ayant chacun leur propre église élevée en paroisse. Si les limites communales actuelles sont décalées – de peu – par rapport à l’emplacement précis de la Fontaine des Quatre Ritous, il est possible que ces frontières aient légèrement bougé dans le temps. À proximité des Quatre Ritous se trouve une longue ligne de rochers, difficilement franchissables, mais dont la continuité est brisée par une sorte de “brèche” laissant passage perpendiculairement à l’ancien chemin qui menait de Rennes-le-Château au Bézu. Or, les territoires étaient souvent délimités par des frontières naturelles ou aménagées tels que crêtes rocheuses ou grands chemins. Une telle frontière naturelle définit encore aujourd’hui le partage entre les communes de Couiza et de Rennes-le-Château : c’est la crête de Roquefumade. Ainsi, il est extrêmement probable que la longue crête rocheuse située à proximité immédiate de la Fontaine des Quatre Ritous ait servi de limite territoriale dans un lointain passé, et la voie de passage qui coupe cette ligne rocheuse a pu également avoir la même fonction à un moment donné de l’Histoire, avant qu’un recul des limites soit effectué pour une raison inconnue (don de terres en échange d’un service ou d’un bien ?). Dans cette configuration, la Fontaine des Quatre Ritous se trouve nettement au croisement des quatre paroisses citées plus haut : son appellation ne fait aucun doute.

Les Rochers de la Rouire, ancienne limite territoriale naturelle ? La voie de passage et la Fontaine des Quatre Ritous se trouvent sur la gauche.
Les Rochers de la Rouire, ancienne limite territoriale naturelle ? La voie de passage et la Fontaine des Quatre Ritous se trouvent sur la gauche.

Une partie de l'ancien chemin menant de Rennes-le-Château au Bézu
Une partie de l’ancien chemin menant de Rennes-le-Château au Bézu

Où l’on trouve d’autres ritous et des évêques

Ce fait parfaitement constatable sur n’importe quelle carte topographique est de plus appuyé par une similitude avec de nombreux autres lieux :

 – Sur la carte du diocèse de Narbonne, datant du XVIIIe siècle, on trouve la Fontaine Fongassière, notée sur les cartes actuelles sous le nom de Fontaine des Trois Évêques. Nous sommes en fait à la limite de trois diocèses : Lavaur, Narbonne et Saint-Pons, formant aujourd’hui la limite des départements du Tarn, de l’Aude et de l’Hérault (4). Comme dans le cas des Quatre Ritous désignant symboliquement quatre paroisses, les Trois Évêques désignent, là aussi symboliquement, trois diocèses. Ce lieu est également propice à la formation de légendes. Ainsi, il est rapporté sur le site Internet de la mairie de Cassagnoles (Hérault), que “cette source se mit à jaillir après que les trois évêques des trois diocèses se rencontrèrent à cet endroit précis et se serrèrent la main en se tenant chacun sur son territoire.” 

Diocèse de Castres

– Une autre Fontaine des Trois Évêques délimite les trois diocèses d’Agen, Cahors et Périgueux / Sarlat. Ici associée à une pierre qui serait un vestige mégalithique, la symbolique n’en est que plus forte. On raconte que les évêques de ces trois diocèses se sont rencontrés à cet endroit en 1506. Cette tradition a été remise au goût du jour en 2006 par l’organisation d’une nouvelle rencontre entre prélats de ces évêchés (5) !

– Dans le Finistère, une Fontaine des Trois Évêques délimite les évêchés de Cornouaille, de Léon et de Tréguier (Trégor(6).

– Le menhir de Méjanesse, dans le Puy-de-Dôme, appelé aussi Pierre des Quatre Curés, est planté à peine a un peu plus de 500 mètres de la limite des communes de Tauves, Saint-Sauves-d’Auvergne et Avèze. En cherchant un peu, trouverait-on là aussi une quatrième paroisse, comme pour la Fontaine des Quatre Ritous de Rennes-le-Château ? Nous n’avons pas vérifié, mais très certainement puisque sur la fiche Wikipédia dédiée à ce menhir, il est écrit “Pierre des Quatre Curés (des Quatre Cures, des Quatre Paroisses)”. Par ailleurs, ces termes s’accordent parfaitement avec notre avis qu’il faille entendre le mot “curé” en terme de “paroisse”.

– Dans les Pyrénées-Atlantiques, le lieu-dit la Pierre des Quatre Maires est situé de manière flagrante sur la délimitation de quatre communes : Pontiacq-Viellepinte, Casteide-Doat, Lamayou et Montaner.

Pierre des quatre maires ou des quatre ritous à les Pyrénées-Atlantiques

Nous pourrions ainsi multiplier les exemples de Fontaines ou de Pierres aux Trois… ou aux Quatre…, ayant la même configuration que celles présentées ici. Il apparaît évident que ces lieux font toujours référence à une délimitation, qu’elle soit communale, paroissiale, diocésaine ou même autre. 

Par ailleurs, la notion de Fontaine (source) ou de Pierre (menhir, monument mégalithique) – parfois les deux en même temps comme on l’a vu – implique que tous ces sites étaient certainement d’anciens lieux de culte païens, antres d’une divinité, sans doute déjà marqués par une frontière, et qui ont été ensuite christianisés (7).

Où la Fontaine des Quatre Ritous perd son mystère

Comme la Fontaine des Trois Évêques délimitant actuellement les départements du Tarn, de l’Aude et de l’Hérault, et la fontaine du même nom délimitant les diocèses d’Agen, de Cahors et de Périgueux / Sarlat, la Fontaine des Quatre Ritous de Rennes-le-Château a-t-elle été l’objet de légendes locales colportées dans les veillées des XIXe et XXe siècles, évoquant la rencontre régulière de quatre curés à cet endroit ? C’est tout à fait probable puisqu’on retrouve le même schéma ailleurs. Mais cela n’implique en rien que ces faits se soient réellement passés et qu’il y ait eu quelconque rencontre, le terme de “curé” devant être entendu symboliquement en tant que “paroisse”, comme nous l’avons dit.

La présence d’une source et la comparaison avec de nombreux autres lieux à la dénomination proche, laisse penser que la Fontaine des Quatre Ritous pourrait être un ancien lieu de culte païen, marquant peut-être déjà une limite entre peuplades de l’Antiquité (8). Toutefois ceci reste une simple hypothèse de travail, en l’absence d’éléments plus probants.

La Fontaine des Quatre Ritous marquant la limite de quatre paroisses : Rennes-le-Château, Granès, Saint-Just, Le Bézu
La Fontaine des Quatre Ritous marquant la limite de quatre paroisses : Rennes-le-Château, Granès, Saint-Just, Le Bézu

Mais ce qui est certain et qui ne fait plus de mystère, c’est l’origine du nom Fontaine des Quatre Ritous se rapportant aux limites paroissiales de Rennes-le-Château, Granès, Saint-Just, Le Bézu : quatre curés (ou ritous), quatre paroisses.

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(1) “Ritoùr, s. m. un curé ; un prêtre”, dans La langue d’Oc rétablie, de Fabre d’Olivet, première édition intégrale d’après le manuscrit de 1820, Association Fabre d’Olivet / David Steinfeld, 1989, p. 544.

(2) Dictionnaire topographique du département de l’Aude comprenant les noms de lieu anciens et modernes, par l’abbé Sabarthès, Paris, Imprimerie Nationale, 1912, p. 143.

(3) Dans Les pierres de tonnerre (p. 17, note de bas de page), Michel Azens dit que le mot occitan Ritou signifiant “curé”, “est aussi le nom d’une plante, qui est certainement à l’origine de ce surnom : la Muscari dont les fleurs bleues disposées en cône font penser aux anciens bonnets de prêtre : le capucin.” Mais “ritou” provient plus probablement du latin rector, et d’ailleurs le nom Fontaine des Quatre Rectours mentionné par l’abbé Sabarthès corrobore cette idée. Pour la Muscari, c’est sans doute l’inverse qu’il s’est passé, et elle aura été surnommée ritou parce qu’elle rappelait le curé d’après la forme de sa fleur.

(4) Caunes à travers l’Histoire, de Jean Véra, Imprimerie Gabelle, 1997, p. 129.

(5) Voir l’article de Daniel Despont sur le site du Diocèse d’Agen / L’Église en Lot-et-Garonne, ainsi que celui de Daniel Conchou, 8 avril 2010, journal Sud-Ouest.

(6) Voir la page Wikipédia consacrée aux Fontaines des Trois Évêques en général, où d’autres lieux analogues sont également cités.

(7) Dans le cas de la Pierre aux Quatre Maires, dont l’appellation est possiblement postrévolutionnaire, peut-être y a-t-il eu républicanisation du site, après une christianisation antérieure. Ce fait serait intéressant à vérifier dans des documents anciens. Depuis quand nomme-t-on ce lieu ainsi ?

(8) Ces peuplades étaient très nombreuses partout et encore aujourd’hui très mal connues malgré les nombreux travaux à ce sujet. Voir notamment à ce propos Pyrénées romaines – Essai sur un pays de frontières (IIIe siècle av. J.-C. – IVe siècle ap. J.-C.), de Christian Rico, Casa de Velasquez, 1997 et Géographie ancienne historique et comparée des Gaules cisalpines et transalpines suivie de l’analyse géographique des itinéraires anciens, par M. le Baron Walckenaer, Librairie de P. Dufart, Paris, 1839, 3 tomes + 1 atlas.

26 avril 2022, Tony Bontempi ©

NB : Les sous-titres sont de la rédaction de la GRLC.


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