Jean-Pierre Garcia interviewé

Présentation de Jean-Pierre Garcia

Gazette de Rennes-le-Château : Bonjour Jean-Pierre Garcia ! La Gazette de Rennes-le-Château vous remercie d’accepter de répondre à cette interview à la suite de la sortie de « Rennes-le-Château – La Reine d‘Or… là où dort le Divin », édition 2017, tome 2 ! Pouvez-vous vous présenter à nos internautes. Quand et comment avez-vous découvert le mystère de Rennes-le-Château ?
Jean-Pierre Garcia : Très jeune, je rêvais déjà de trésors et d’aventures. Captivé par les mystérieux chevaliers du Temple très à la mode dans les années 1970, je ne manquais pas de lire des ouvrages sur les trésors oubliés de France et leurs intrigues. Mes premières lectures passionnées furent « Gordon Pim » et les histoires extraordinaires d’Edgar Poe, « le Comte de Monte Cristo », et surtout les récits de Jules Verne. Après de longues études en électronique et informatique, je finis par intégrer un grand groupe industriel. Mais c’est à ma quarantième année qu’un jeu vidéo devait me faire à nouveau basculer dans les mystères médiévaux : « Gabriel Knight III »… un véritable déclic. Le héros, d’apparence naïve, doté d’une intuition toute particulière, me fit plonger dans un scénario envoutant et trésoraire en 3D. Son terrain de jeu, un petit village au nom évocateur : Rennes-le-Château. Ce fut surtout le tracé d’un cercle parfait de plus de 9 km de diamètre traversant six églises du Haut-Razès qui m’accrocha définitivement entre le réel et l’imaginaire.

Je voyais devant moi un fait à la fois incontestable et inexplicable, à l’encontre de tous les modèles historiques et archéologiques admis. On peut toujours douter d’une photo, d’une chronique, d’un auteur, d’un témoignage, mais il est impossible de contester une carte de l’IGN au 1/25000. Je découvrais aussi un mystère topographique boudé par les historiens et les scientifiques. Alors que le sujet représente un véritable défi pour les esprits cartésiens, ce cercle bien réel est évacué et ignoré par les incrédules de tout bord. Il ne me fallut pas plus de quelques semaines pour que la curiosité m’entraîne sur la colline envoutée. Voici qu’à des anomalies topographiques viennent se mêler un ou plusieurs trésors légendaires. Voici qu’à des thèses historiques et spirituelles improbables viennent se greffer les comportements insolites d’un pauvre curé de campagne.

L’énigme de Rennes-le-Château venait de m’envelopper de son voile sans que je m’en rende compte. Comment était-on arrivé jusque-là ? Pourquoi des centaines d’ouvrages reprennent-ils les mêmes récits, les mêmes histoires locales sans aboutir ? Pourquoi tant de polémiques autour d’une affaire centrée sur la vie d’un prêtre, Bérenger Saunière, revisitée par des dizaines d’auteurs ? Deux années me furent nécessaires pour digérer les livres cultes de Rennes, et mes premières randonnées dans le Haut­Razès m’impressionnèrent. Le reste ne fut que travail et analyses, lectures, explorations, persévérance, rencontres, le tout animé d’une passion dévorante.

6 églises du Razès sur une circonférence
6 églises du Razès sur une circonférence

L’histoire et l’art

Gazette de Rennes-le-Château : Qu’est-ce qui vous a passionné d’emblée dans l’énigme du « Curé aux milliards » ?

Jean-Pierre Garcia : À vrai dire, le récit trésoraire et mystérieux de Bérenger Saunière ne fut pas ma première préoccupation. Certes, ses constructions remarquables et son parcours atypique ne peuvent laisser personne indifférent. J’étais surtout attiré par les innombrables liens historiques et artistiques véhiculés par l’affaire. Il existe en France des dizaines de récits étranges où des personnages rocambolesques défient notre imagination et notre logique. Celle de Bérenger Saunière revêt un aspect très différent et unique : des relations incontestables existent entre son environnement et l’Histoire de France. Prenez par exemple la marquise de Blanchefort et Blaise d’Hautpoul (1610-1694) seigneur de Rennes-le-Château, et suivez le fil des évènements. Cette modeste baronnie vous conduira naturellement au sulfureux évêque d’Alet Nicolas Pavillon, à Louis XIV et à son Surintendant déchu Nicolas Fouquet. Prenez les lazaristes qui furent très présents autour de Saunière. Ils vous emmèneront à Notre-Dame de Marceille près de Limoux, à l’église de Saint-Sulpice de Paris, à Jean­Jacques Olier, à Saint Vincent de Paul, à l’Ordre du Saint Sacrement, et par ricochet à Nicolas Poussin.

Prenez le Surintendant Fouquet et deux de ses frères religieux, ils vous ramèneront à Nicolas Poussin, à Agde et encore une fois à ND de Marceille, là où deux chanoines aux agissements inexplicables feront des restaurations couteuses, là où des lazaristes prendront la relève. Prenez Nicolas Pavillon, il vous emportera à l’abbaye de Port­-Royal pour rencontrer Blaise Pascal, Antoine Arnault, Philippe de Champaigne, et encore Nicolas Poussin. Prenez toujours Pavillon et observez qui était son secrétaire particulier : l’abbé François Paris, un lazariste qui eut accès à toute la correspondance du prélat. Il y a aussi Vincent Ragot, chanoine du diocèse d’Alet et grand admirateur de Mgr Pavillon qui se chargea de suivre tous les rebondissements de sa vie, notamment son procès avec le baron d’Hautpoul. Il y a aussi Louis du Vaucel, un autre chanoine qui rencontra Pavillon en 1666 et qui devint son homme de confiance. Or du Vaucel était très lié à Antoine Arnault. Nous retombons alors dans le petit monde janséniste de l’abbaye de Port­-Royal.

À la mort du prélat en 1677, Louis du Vaucel quitta Alet, emportant avec lui une montagne d’archives accumulées après tant d’années d’un épiscopat bien rempli. C’était le temps de l’exil pour les jansénistes qui iront rejoindre les Flandres espagnoles. Prié de quitter la France, Louis du Vaucel mettra alors à profit son exil pour construire la formidable historiographie de son cher Monseigneur disparu. C’est aussi durant cette période qu’un point de rencontre s’organisera à Bruxelles, puisque non seulement on retrouve Louis du Vaucel et son héritage d’Alet, mais également Téniers le Jeune, maître reconnu dans toute l’Europe et installé depuis 1651 dans la capitale belge. La rencontre fera naître un tableau codé, une tentation de Saint Antoine sans tentation…

Si on ajoute à cela un autre énigmatique tableau du 17e siècle peint par Nicolas Poussin « Les Bergers d’Arcadie », une toile vivement recherchée durant l’affaire Fouquet par Louis XIV, et qui fut mise au secret dans ses appartements privés, une œuvre qui reprend trois profils montagneux du Haut-Razès, on ne peut qu’être absorbé par la plus belle des énigmes de notre Histoire.

Aujourd’hui plus que jamais, je défends cette position : Bérenger Saunière n’est que la partie émergée d’une affaire colossale qui a traversé les siècles, une affaire qui occupa des érudits, des Hommes d’Église, des artistes et des auteurs célèbres. Par son parfum spirituel indéniable, l’énigme des deux Rennes nous dépasse et nous transcende. C’est sans doute cela qui me passionna contre vents et marées, bien plus que la vie insolite de Saunière. L’autre aspect passionnant et j’y reviens, est celui du Cercle des églises. Alors que l’énigme reste par définition difficile à pénétrer, la topographie circulaire que dessinent six paroisses est inattaquable et facilement vérifiable par tous. Elle est un élément irréfutable sur lequel les détracteurs de Rennes n’ont aucune prise.

Résumé des 2 livres précédents de Jean-Pierre Garcia

Gazette de Rennes-le-Château : Pour une bonne compréhension de ce tome 2, pouvez-vous rappeler l’essentiel du premier livre de 2008 « Rennes-le-Château – Le Secret dans l’Art ou l’Art du Secret » et du tome 1 de 2015 « La Rennes d’Or …là où dort la Reine » ?

Jean-Pierre Garcia : Mon aventure littéraire commença en réalité en 2007 et elle se fit un peu par hasard. J’étais alors très absorbé par l’animation du site rennes-le-château-archive.com et par son succès inattendu. Il faut dire qu’à cette époque mon complice et ami Franck Daffos était en pleine promotion de son ouvrage devenu culte : « Le Secret dérobé ». Le sujet perturbait fortement les thèses admises à l’époque et c’est suite à une censure imposée par plusieurs plateformes du Web que je décidai de lui ouvrir les portes de mon forum. La conséquence ne se fit pas attendre. Nous étions dans une tourmente, encouragés et adulés par les uns, attaqués et détestés par d’autres. Les sujets brûlants qu’amenait Franck bousculaient des affirmations acquises depuis de longues années et dérangeaient visiblement un business bien rodé. C’est à cette époque que ND de Marceille sortit de l’ombre et que les lazaristes refirent surface entre Rennes-le-Château, Limoux et l’église Saint-Sulpice de Paris.

Un nouveau prêtre du Razès venait aussi de faire son apparition, un certain Jean Jourde, un érudit saint sulpicien dont la biographie permit de relier tel un trait d’union différents pans de l’histoire castelrennaise. J’ai encore en mémoire une journée exceptionnelle passée dans le sanctuaire limouxin où, contre toute attente, je découvris avec Franck la signature de Mathieu Frédeau sur le tableau de Saint Antoine, un nom qui vint renforcer nos suspicions à propos de cette toile si particulière. Ces pistes paraissent aujourd’hui presque anodines. Elles ne l’étaient pas en 2007. En parallèle, je me mis aussi à travailler avec Jean Brunelin dans l’église de Saunière, et c’est là que l’étincelle du « Secret dans l’Art » jaillit. Les photos hautes résolutions que nous commencions à récolter amenaient un nouveau regard, une analyse inédite qui avait échappé à tout le monde.

Subjugué par les premières images, je décidai d’aller plus loin avec l’équipe communale. L’envoi d’un courrier suivi d’une autorisation de la mairie marqua ma réelle volonté d’effectuer un travail photographique sérieux et dans les meilleures conditions possibles. C’est un fait, les peintures latérales de la fresque de la Montagne Fleurie cachent des détails à peine perceptibles à l’œil nu. La peinture murale se révèle complexe et sujette à interprétations. Pour la première fois, les preuves tangibles d’un codage par l’image pouvaient être publiées sans contestation. Je compris à cet instant qu’une tâche immense m’attendait : offrir au public et aux passionnés ces belles compositions couleur d’un autre âge, mais non sans quelques explications. Car comment présenter la tête d’une brebis inversée parfaitement dissimulée, ou la coupe géologique d’un ensemble de grottes fondues dans les reflets d’une roche, sans préambule ? Comment souligner l’importance de ces messages sans remettre la paroisse de Saunière dans son contexte historique ? Le défi était devant moi. Je devais proposer des interprétations réalistes de la fresque afin de couper court aux études fantaisistes.

Haut-relief église de Rennes-le-Château
Haut-relief église de Rennes-le-Château

Je devais aussi reprendre l’histoire de Rennes, non pas dans la version Gérard de Sède, mais dans un panorama plus large, cohérent, et plaqué à notre Histoire de France. Paradoxalement, le livre fut rapidement écrit. Il faut dire que j’avais tout sous la main, Franck Daffos m’ayant fait gagner un temps précieux. Il ne me restait qu’à remonter le puzzle, et surtout à l’expliquer. L’exercice aurait pu consister à présenter la trame historique sous une forme chronologique. J’ai préféré la décrire en mettant en relief les incohérences, les lacunes, et surtout les faisceaux convergents qui se croisent et se coupent à des dates clés, des coïncidences diront les détracteurs et les historiens, plutôt des simultanéités qui ne peuvent être remarquées et justifiées qu’à la lumière des deux Rennes.

Un exemple fameux est celui de la correspondance du 17 avril 1656 envoyée par Louis Fouquet à son frère Nicolas et traitant d’un grand projet avec Poussin. Trois mois plus tard, Nicolas Fouquet achetait le château de Vaux le Vicomte, l’année où le tableau des Bergers d’Arcadie aurait été conçu si l’on se fie à la grande maturité de l’œuvre et à l’avis des grands experts indépendants.

La trame du « Secret dans l’Art » s’articule autour de six résurgences historiques, des épisodes authentifiés qui suivent un fil rouge sur plusieurs siècles. Il y a d’abord au XVIIe siècle Nicolas Pavillon et Blaise de Hautpoul autour d’un étrange procès ; puis Jean­Jacques Olier, l’église de Saint Sulpice de Paris, Saint Vincent de Paul et la Compagnie du Saint Sacrement. Il y a aussi la retentissante et mystérieuse affaire Fouquet, puis ND de Marceille avec ses chanoines sulfureux et ses lazaristes, rejoignant ainsi Saint­Sulpice. Il y a l’épisode des prêtres du Razès avec Saunière et Boudet, et enfin la période moderne avec Pierre Plantard, Philippe de Cherisey, Noël Corbu et Gérard de Sède. Serait-ce tout ? Non, car il faut ajouter l’avant, avec un long séjour des Wisigoths sur les terres de la Narbonnaise.

Ce peuple nomade est resté célèbre pour le pillage de Rome en l’an 410 apr. J.­C. ce qui lui permit d’accumuler un butin extraordinaire, une manne enrichie d’un autre sac, celui de Jérusalem par les Romains en l’an 70 apr. J.-C. Voici donc que l’histoire des deux Rennes est illuminée par plusieurs trésors sacrés qui nous viennent du fond des âges. Et comme s’il fallait ajouter quelques mystères, il est indispensable de revisiter les pages bibliques traditionnelles notamment autour de Marie-Madeleine, des récits très enracinés dans la région. Phantasme que tout ceci ? Non, car il s’agit simplement de notre passé, observé à la loupe sous un éclairage très particulier.

Je l’avoue, « Le Secret dans l’Art » devait être mon premier et dernier ouvrage, une pierre que je désirai poser sur l’édifice de Rennes comme pour marquer un point final à mon escapade dans le Razès. Il m’était alors inconcevable d’imaginer une suite puisqu’apparemment tout avait été écrit dans plus de 600 ouvrages. À chaque auteur une thèse, et à chaque livre sa révélation, à croire qu’il existe autant de publications que de solutions.

Le secret dans l'art
Le Secret dans l’Art ou l’Art du Secret

Je l’ai souvent décrit, mon parcours dans l’énigme a toujours été ponctué de hasards improbables et de coïncidences surprenantes. La rencontre avec Patrick Merle fut sans aucun doute un virage décisif dans ma perception de l’affaire. Il existe mille et une façons d’aborder les deux Rennes. L’énigme possède en effet une particularité qui déstabilise souvent les chercheurs : elle est pluridisciplinaire et universelle. Il faut à la fois maitriser l’Histoire, les mythologies, l’histoire des religions et des arts, les symbolismes, la géométrie qu’elle soit euclidienne ou sacrée, sans oublier la parfaite connaissance du terrain local, et du territoire national.

C’est en 2008 que Patrick Merle me recontacta. Nous avions l’habitude jusque-là d’échanger sur le forum RLC Archive, mais cette fois­ci, une idée nouvelle germa dans nos esprits et elle concernait le Domaine de Saunière. Et si les jardins respectaient une logique ? Une géométrie précise ? Une mathématique dorée ? La mise en évidence de proportions basées sur le Nombre d’Or avait définitivement aiguisé notre curiosité. Le Domaine n’avait bénéficié jusque-là d’aucun plan fidèle respectant rigoureusement les angles et les échelles, et il nous fallut plus d’un an pour aboutir à une référence conforme aux anciennes cartes postales et aux images satellites. Petite déception : le parc aux deux tours, apparenté à un échiquier n’est pas un carré parfait comme certains l’affirmaient. Surprise : le Domaine respecte une géométrie sacrée extrême.

Ce fut incontestablement cette piste qui amena tout le reste ; et c’est en 2012 que je pris conscience de l’importance de nos travaux. Je détenais la trame d’une suite, un ouvrage initiatique, un long voyage dans le temps et l’espace qui se divisera en deux tomes tant les découvertes furent nombreuses.

Domaine Saunière et géométrie sacrée
Domaine Saunière et géométrie sacrée

Le tome 1 « La Rennes d’Or… là où dort la Reine » a pour objectif de reprendre les épisodes historiques essentiels qui émaillent l’aventure de Rennes, car il convient de redessiner les fondations indispensables à connaitre. Qui sont vraiment les Celtes ? Les Wisigoths ? Les croisés ? Quel est donc ce passé qui baigne dans le sang et le tumulte des Ordres chevaleresques ? Comment s’opéra cette longue mutation vers des Ordres plus secrets ? Il faut ensuite parcourir le XVIIe siècle avec Mazarin et le traité des Pyrénées, Louis XIV et l’affaire Nicolas Fouquet ainsi que l’implication de ses frères dans le Razès, la fronde et ses princes, l’abbaye de Port-Royal et les jansénistes, Blaise Pascal, Nicolas Pavillon, Mme de Longueville, Philippe de Champaigne et son ami Nicolas Poussin, et tant d’autres. On y découvre un gazetier, Jean Loret, qui laissa dans sa « Muze historique » quelques belles tirades à propos d’une pluie d’or sur Alet, là où Pavillon était évêque.

Tout ce petit monde navigue dans des cercles d’influence qui se croisent et se recroisent autour d’un fil conducteur, un fil rouge qu’il faut suivre durant des siècles et qui mène régulièrement au Haut-Razès. Parmi ces cercles, l’un est plus occulte que les autres. Il rassemble les Cassini, les Perrault, et toute une équipe d’astronomes qui œuvrèrent dans la mise en place d’une ligne fondamentale, un méridien, celui de Paris, aujourd’hui repéré par la pyramide du Louvre et qui court à quelques dizaines de mètres du tombeau arcadien des Pontils. Serait-ce encore le fameux hasard qui ne cesse de jouer avec l’énigme ?

L’étude du méridien mène alors à une autre pyramide, celle de Saint Amant Montrond. L’affaire de Rennes prend alors un nouveau visage, quittant définitivement l’image d’Épinal produite par Gérard de Sède et les premiers chercheurs. Saunière et Boudet mènent aux lazaristes, à ND de Marceille, à l’église Saint­Sulpice et au Père Jean Jourde. « L’abbé Boudet est détenteur d’un secret pouvant engendrer les plus grands bouleversements » affirmait le R. P. Vannier, supérieur lazariste à ND de Marceille. Il suffit de visiter les résidences de Jean Jourde, à Montolieu et surtout à Valfleury près de Lyon, pour comprendre la réalité des liens qui unissent ces sites avec Rennes-le-Château. Quelle joie fut la mienne de découvrir dans l’église de ND de Valfleury l’un des tableaux jumelés de Rennes-les-Bains « La Crucifixion », une copie très fidèle gravée sur bois. On peut même y voir la partie gauche de la pierre dolmen.

Piéta de Valfleury et Rennes-les-Bains
Piéta de Valfleury et Rennes-les-Bains

Autre élément incontournable associé à la résurgence du Secret au XVIIe siècle : le tableau mythique de Poussin : « Les Bergers d’Arcadie » version II. L’étude de la toile sans son cadre et les dimensions d’origine laissées sous la gravure de Bernard Picart en 1696 prouvent la manipulation de l’œuvre conservée au Louvre, une modification de son format aussi bien incompréhensible que condamnable. Pourquoi tant d’effort pour transformer les dimensions d’un chef-d’œuvre du XVIIe siècle ? Pourquoi fit­-on de nombreux repeints qui finiront par estomper définitivement les paysages d’arrière-plan voulus par Poussin ?

L’analyse des gravures restées fidèles à la version d’origine montre que la toile arcadienne est peu ordinaire : les montagnes peintes par le maître des Andelys désignent trois sommets bien connus du Haut-Razès : le Cardou, la Pique Grosse (second sommet du Bugarach) et la falaise du Bézu avec son château dit templier ; trois montagnes dont les sommets forment un triangle sacré régi par le Nombre d’Or… un Triangle d’Or. La fresque historique et son fil rouge sont bien là… Tout serait-il décrit dans le tome 1 ? Non, certains sujets ne peuvent être abordés qu’après avoir présenté deux pistes démonstratives qui font l’objet du second tome.

Arrière-plan des Bergers d'Arcadie de Poussin
Arrière-plan des Bergers d’Arcadie de Poussin

Monseigneur Billard, La vraie langue celtique et la fresque de l’église

Gazette de Rennes-le-Château : Dans la première partie du tome 2 « La Reine d’Or… là où dort le divin », vous insistez entre autres sur la présence de Mgr Billard, supérieur de Bérenger Saunière, sur « La Vraie Langue Celtique » de l’abbé Boudet et sur la fresque de l’église de Rennes­le­Château. En quoi ces différents chapitres balisent-ils votre future découverte du Sanctuaire ?

Jean-Pierre Garcia : Il n’est jamais facile d’amener le lecteur sur un site précis sans de solides justifications. Si les passionnés sont conscients de l’immense variété des indices drainés par l’affaire, j’ai tenu à faire voyager au préalable le lecteur au travers de quelques exemples précis et surtout en tentant une approche à la fois ludique et objective. Le tome 2 donne la part belle à la découverte, et mon objectif est clair : montrer la beauté du Haut-Razès tout en amenant peu à peu les passionnés dans la Vallée sacrée.

Ce second volet est aussi un partage de tous ces moments intenses, ces voyages dans le passé, ces rêves et ces rebondissements qui émaillèrent notre exploration du Bézis durant plusieurs années. C’est un long chemin vers la connaissance, fait de marches qu’il faut gravir lentement. Après avoir présenté dans le tome 1 les différentes clés historiques en lien avec le Razès, après avoir rappelé quelques notions de géométrie sacrée que l’on retrouve dans le Domaine, après avoir survolé plusieurs auteurs célèbres impliqués dans l’affaire de Rennes, le tome 2 emporte le lecteur sur l’épicentre de l’affaire, là où elle naquit il y a très longtemps.

Mais avant, il faut revisiter quelques pièces essentielles du puzzle, des indices destinés à aiguiser la curiosité et à montrer la diversité des anomalies présentes sur le terrain. Comme il est étrange de redécouvrir Mgr Billard, à la fois protecteur de Bérenger Saunière et bâtisseur de ND de Prouilhe, une basilique inachevée et construite à l’aide d’un financement occulte. Et que dire du Cromlech de Boudet qu’il décrit comme étant formé par deux cercles de pierres qui n’ont de toute évidence rien à voir avec des circonférences ? L’analyse géométrique du Domaine et son décodage dévoileront en fait deux cercles parfaits centrés sur la Source du Cercle à la sortie de Rennes­les­Bains.

Quant à l’étude d’un détail de la fresque de la Montagne Fleurie, elle aboutit à un site néolithique parfaitement conservé dans le Cromlech. Tout ceci montre qu’il n’y a pas un, mais plusieurs sites importants qui furent codés par les prêtres. Voilà pourquoi depuis plus d’un demi-siècle, les chercheurs ne cessent de se disperser et de s’opposer sur des thèses très différentes. L’énigme de Rennes mène à plusieurs affaires dans l’affaire, à plusieurs histoires, plusieurs lieux, plusieurs dépôts, d’où sa complexité et sa diversité. Ces chapitres qui servent de préambule montrent non seulement cette diversité, mais également une cohérence, un fil rouge qui court vers la Reine. J’ai voulu finalement consacrer le tome 2 au plus important de ces dépôts, certainement le plus universel et le plus sacré.

Le sanctuaire

Gazette de Rennes-le-Château : Venons-en à la découverte du Sanctuaire. Vous l’avez circonscrit « par deux pistes à priori historiquement indépendantes », écrivez-vous. Quelles sont-elles ?

Jean-Pierre Garcia : Ceci est fondamental à comprendre pour intégrer la démarche globale. L’énigme de Rennes s’est enrichie de deux raisonnements démonstratifs appliqués à des sources historiques espacées de deux siècles et à priori indépendantes. Et c’est là le point le plus important : ces deux pistes qui ont été suivies séparément aboutissent à un résultat identique et cohérent. Elles indiquent un même lieu, un secteur unique et de toute beauté. Tous les chercheurs connaissent cet écueil : élaborer une solution hypothétique, puis forcer le dosage afin de conforter la thèse de départ. L’analyse est ici très différente puisque les indices ont été étudiés avec une grande objectivité et selon des raisonnements très différents. Ce n’est qu’ensuite que le constat d’une convergence sur le terrain put être établi de façon formelle.

La première piste est donnée par le Domaine de Bérenger Saunière, et pour la révéler, il faut impérativement disposer d’un cadastre exact parfaitement proportionné. Par bonheur, le travail que nous avions entrepris pour dresser le plan des jardins y contribua de manière décisive. L’idée partit d’un constat simple : si le Domaine cache une géométrie sacrée très élaborée, l’ensemble des aménagements, y compris l’église Marie-Madeleine, montre une véritable obsession architecturale. Une profusion de décors crénelés et de tours envahit en effet le mobilier, les structures décoratives et les édifices. Des frises, des tourelles, des piliers en forme de donjon ne cessent de rappeler aux visiteurs la présence d’une ombre, celle de Marie de Magdalena.

Car il faut savoir que Magdala est le nom d’une ancienne ville de Galilée citée dans les Évangiles et d’où Marie-Madeleine serait originaire. Or Magdala provient d’une racine araméenne signifiant « tour ». Ce foisonnement de tours dans le Domaine est donc un hymne à Marie-Madeleine, alias « Marie de la Tour ». Parmi ces aménagements symboliques, deux sont remarquables : la Tour Magdala et le calvaire en forme de donjon carré. La méthode de décodage est à la fois simple et délicate. Il faut superposer le plan du Domaine sur une carte de l’époque, la carte d’Etat-Major de 1864, tout en prenant soin de caler ces deux tours du Domaine aux deux tours les plus importantes de la région : la tour de Fa et la tour d’Arques.

Superposition domaine Saunière et carte 1866
Le diable Asmodée (point jaune) se pose sur un sommet altitude 666 imprimé sur la carte d’État-Major 1866 (le 666 est à droite du point jaune)

« Simple hypothèse de travail » diront les détracteurs… Fort heureusement, les concepteurs de cet astucieux montage avaient tout prévu, car comment indiquer que la solution est la bonne ? Il suffit de se munir d’une loupe et d’observer : une fois le Domaine correctement ancré sur les tours, Asmodée, le diable grimaçant de l’église se pose littéralement sur un nombre satanique imprimé sur la carte, un 666 qui n’est autre que l’altitude d’une petite colline. Preuve supplémentaire d’une volonté de codage : le 666 n’existe que sur cette carte et disparait dans les versions suivantes.

Quant au bassin circulaire qui ornait le potager de Saunière (l’actuel bassin du jardin de Marie), il vient se poser très exactement sur la Source du Cercle à Rennes-les-Bains. Je savais dès cet instant que nous avions vu juste. Le Domaine est un plan qu’il faut ajuster sur une carte pour ensuite se laisser guider. Tour de magie supplémentaire, le point rouge de la Tour Magdala trouve sa parfaite justification puisqu’il sert à caler avec précision le Domaine sur la carte. Ainsi Marie Dénarnaud avait raison lorsqu’elle aimait répéter à Noël Corbu : « Les gens d’ici marchent sur de l’or sans le savoir… »

Asmodée position 666
Agrandissement de la carte ci-dessus

Le triangle équilatéral du calvaire devient alors une pointe aiguisée qui indique avec une précision à couper le souffle deux grottes situées dans le Bézis, deux grottes situées à 681 mètres d’altitude, deux grottes que l’on retrouve sur un certain tableau de Téniers…

Domaine Saunière et grottes du Bézis
La pointe du triangle du calvaire indique très précisément deux grottes situées dans le Bézis (© JP Garcia)

La seconde piste est fournie par une œuvre de Téniers le Jeune qui fut longtemps recherchée à partir de la phrase clé : « BERGERE PAS DE TENTATION QUE POUSSIN TENIERS GARDENT LA CLE… », une sentence à la fois trompeuse et particulièrement astucieuse. Si l’œuvre ciblée semble être une tentation de Saint Antoine parmi les multiples versions que fit Téniers, on doit comprendre en réalité qu’il ne s’agit PAS DE TENTATION contrairement à ce que l’on pourrait penser. En clair, il faut chercher une « Tentation de Saint Antoine » qui n’en est pas une.

Or cette œuvre existe, et elle fut révélée par Franck Daffos et Didier Héricart de Thury dans leur ouvrage : « Quand Poussin et Téniers donnent la clé… » (éditions ARQA 2011). Je me souviens encore de mon émotion lorsque je vis pour la première fois le tableau dans sa taille originale chez Franck, une image rare en haute résolution Ektachrome fournie par le musée du Prado. Il est vrai que depuis cette révélation publique, le célèbre musée espagnol se refuse à communiquer sur l’œuvre. Comme pour les Bergers d’Arcadie de Poussin, ce tableau possède des anomalies en commençant par son titre officiel : « Les Tentations de Saint Antoine » alors qu’il ne s’agit pas de tentations, mais d’une allégorie basée sur les 7 péchés capitaux. Un détail montre que l’œuvre est très particulière : pour éviter qu’elle ne se perde, le tableau fut archivé sous la référence du Nombre d’Or « 1618 ». De toute évidence, l’importance de cet héritage pictural est connue de quelques initiés.

Son interprétation comporte plusieurs degrés de lecture allant d’une caricature historique de la France du XVIIe siècle, à une représentation d’un secteur précis du Haut­Razès. Un raisonnement simple permet en effet de déterminer la scène réelle, une orientation déterminée par une ligne qui traverse deux points représentés sur la toile : le sommet du Bugarach et une grotte identifiée par une échancrure très caractéristique. Nous l’appellerons l’Axe Téniers. Car la grotte peinte par le maître existe, et elle se trouve très exactement sur cet axe. Si l’occasion se présente, entrez dans la caverne et orientez votre regard vers le Bugarach, vous serez alors surpris d’être dans le tableau, avec en face la même paroi rocheuse abrupte sur la gauche, celle des Toustounes qui marque le début du Bézis et l’ouverture dans la vallée sacrée.

La tentation de Teniers

Dans la scène de Téniers, une caverne sert de point d’observation. Or une échancrure très caractéristique a été reproduite sur son profil et permet de confirmer sans équivoque son existence. Cette grotte existe et elle se trouve dans un parfait alignement avec le Bugarach également représenté par Téniers en fond de scène. Posté dans la grotte, le flanc montagneux abrupt est donc Les Toustounes marquant l’ouverture du Bézis. La maison fortifiée a pu même être identifiée sur la carte de Cassini.

Ainsi, le Domaine de Saunière terminé vers 1904 et le tableau de Téniers élaboré vers 1670, soit deux siècles plus tôt, indiquent un même site, une entrée vers une gorge profonde et dangereuse, dans laquelle coule une paisible rivière : le Bézis. La démonstration est établie et ne nous ne sommes plus dans des hypothèses.

L’indication du lieu

Gazette de Rennes-le-Château : Vous illustrez abondamment la découverte pages 218 à 221, 226 et 227. Vos tracés permettent également de la retrouver aisément ! Dès la sortie du livre, certains ont réalisé des reportages photographiques dans la vallée du Bézis et les ont publiés sur Facebook. Ne craignez-vous pas de faciliter des dégradations au lieu ?

Jean-Pierre Garcia : La publication de ces travaux fut pour moi une préoccupation majeure et une véritable angoisse. Ai-je l’autorisation de révéler un lieu tenu secret et qui a été depuis des siècles protégé par des érudits et des Hommes d’Église ? Ai-je le droit d’amener des démonstrations qui mettraient en péril tous les efforts de discrétions qui se sont accumulés sur plusieurs siècles ? Cette question m’a longuement hanté et me poursuit encore. Seule pensée rassurante : le site est dangereux, escarpé, rempli de taillis et de ronces acérées. Certaines zones sont infranchissables, car vertigineuses, et il faut beaucoup d’effort avant de pouvoir les visiter.

En résumé, la ravine du Bézis sait se protéger et nul ne peut s’y aventurer imprudemment. Pour autant, le site est-il interdit au public ? Non. Les promenades le long de la vallée sont à couper le souffle et il est très facile d’admirer la Tête de l’Indien protégeant l’abime sacré. Bien sûr, j’ai dû doser mes propos, adoucir mes démonstrations, occulter certains détails trop précis et certaines localisations. Je suis conscient de l’enjeu et du risque de détériorations. J’ai tout de même décidé de lever un peu le voile, considérant que l’énigme est un patrimoine qui appartient à tous, car il s’agit de notre Histoire, de nos racines…

Arche du Bézis

Des pierres

Gazette de Rennes-le-Château : La géologie du Bézis vous a permis d’étayer votre raisonnement avec la Tête d’Indien, l’Arche, l’Aiguille par exemple. En quoi ces pierres monumentales accréditent­-elles vos recherches ?

Jean-Pierre Garcia : Les constats géologiques et la compréhension générale du Bézis sont venus bien après les travaux sur le Domaine et sur le tableau de Téniers, bien après les visites préliminaires de terrain. Nos premières explorations se firent sur la Berco Petito (la Petite Arche), une légère montagne qui abrite les deux grottes ressemblant en tout point à celles du Téniers, l’une ronde et large, l’autre juste au-dessus, triangulaire et plus petite. Curiosité naturelle : l’une d’elle présente un banc rocheux.

Il faudra encore quelques mois pour que je réalise que ce système de grottes est celui que représenta Saunière dans son Domaine puisqu’il en réalisa au total trois, dont une avec un banc et une seconde ouverte qui sert de passage et qui permet d’observer les deux autres. Le procédé est d’ailleurs décrit dans l’une de ses cartes postales. Quant à la troisième, elle a disparu et était triangulaire sur la pointe du calvaire. Résumons : une fausse grotte ronde au banc, une triangulaire à côté et une grotte ouverte permettant d’observer les deux autres… Les fausses grottes de Saunière sont donc aussi celles du Téniers. Voici encore un exemple ou le Domaine se rapproche du tableau…

Patrick Merle et Jean-Pierre Garcia
Patrick Merle à ma droite dans la grotte au banc.
Une copie de cette grotte au banc se trouve dans le Domaine de Saunière.

Ce fut ensuite la découverte d’un fauteuil de pierre tout proche et qui domine la vallée. L’aventure se poursuivit dans le lit du Bézis, une rivière capricieuse qui coule en amont et qui reste désespérément asséchée en aval. C’est en voulant comprendre la raison de cet assèchement que le premier déclic se fit. Je venais de traduire l’allusion de Michel de Montaigne dans l’une de ses pensées :

« … et que le trajet d’une rivière faict crime ? Quelle vérité est-ce que ces montaignes bornent, mensonge au monde qui se tient au-delà ? » (Aude là…) Extrait des Essais de Montaigne 1595

Car la rivière fait bien crime en disparaissant dans les profondeurs du sol. C’est aussi à cet endroit exact que je vis le géant des lieux, une Aiguille monumentale plantée non loin de la petite plage du Bézis. Je réalisais alors ce sur quoi Arsène Lupin me guide depuis tant d’années. Devant moi se dressait la vraie Aiguille, celle que Maurice Leblanc dut taire selon les volontés de Jean Jourde. Il fallut son génie littéraire pour conter l’énigme tout en créant un leurre, car comment attirer les lecteurs vers une autre roche aiguisée très ressemblante tout en restant crédible ? Quoi de mieux qu’Etretat et sa célèbre Aiguille accompagnée d’une arche pour romancer l’énigme ?

À partir des confessions du Père Jean Jourde, Maurice Leblanc n’avait plus qu’à élaborer une fabuleuse intrigue autour du site légendaire normand. « L’Aiguille creuse » était née, enveloppant le secret fabuleux de Rennes, la demeure d’Arsène cachant les trésors des rois. Alors que la déprime guettait Leblanc du fait d’un début de carrière difficile, il obtint un premier succès en 1905 avec « L’Arrestation d’Arsène Lupin ». Puis dans le même temps, il élabora son chef-d’œuvre, un roman phare qui résume tout ce qui viendra ensuite : « L’Aiguille creuse » conçu dès 1905 et qui sortira en 1909. C’est comme si Poussin avait commencé sa carrière artistique en peignant d’abord la seconde version des Bergers d’Arcadie. Maurice Leblanc fut incontestablement initié par une histoire hors du commun.

Il est vrai que Leblanc côtoyait à cette époque la prestigieuse Société des Gens de Lettres, et notamment Jules Bois, féru d’occultisme et amant de la cantatrice Emma Calvé. Ceci nous rapproche furieusement de la vie insolite de Bérenger Saunière. Ajoutons qu’Emma Calvé était la meilleure amie de Georgette Leblanc, la sœur de Maurice. Dans cette mouvance de la Belle Époque, on trouve aussi des maîtres de l’occultisme comme Gérard Encausse alias Papus et son mentor Eliphas Lévi, Stanislas de Guaita, Péladan, ou Jules Doinel. Or, ce cercle semble trouver ses racines dans un cabaret parisien à la mode qui ouvrit en 1881, Le Chat Noir, et où Leblanc aimait y rencontrer le Tout­Paris.

En 1907, Arsène Lupin est déjà un gentleman, et en 1908 le héros défit Herlock Sholmes. En clair, toute l’œuvre est pratiquement bouclée entre 1905 et 1908, juste après le projet du Domaine de Saunière engagé par les lazaristes. Il faudra attendre 1931 pour qu’un roman très particulier sorte des presses : « La Barre­y­va ». On y découvre une rivière charriant de l’or après l’inondation saisonnière d’un dépôt antique. Le texte est chargé, complexe, rempli d’allégories, d’allusions, et de jeux de mots qu’il faut démêler avec patience. Un exemple très simple permet de comprendre :

« Il y a d’abord un petit jardin de curé, dans son désordre de plantes vivaces et multicolores, puis le manoir, puis de belles pelouses à l’anglaise… [ ] … Les pelouses étaient dessinées, et de même le contour du manoir et celui du pavillon de chasse. Le mur à contreforts limitait le domaine. Un point rouge marquait le pigeonnier. » Extrait « La Barre-y-va » de Maurice Leblanc (1931)

On devine facilement une description du Domaine avec la Tour Magdala marquée de son point rouge. Maurice Leblanc dévoile ainsi les derniers détails codés, comme s’il était tout à coup libéré d’une promesse faite il y a longtemps, et la raison est simple : le Père lazariste Jean Jourde vient de disparaître quelques mois plus tôt, en 1930.

Leblanc fut certainement l’auteur le plus initié et le plus proche de l’énigme, mais pour comprendre les différents symboles géologiques du Bézis, il faut lire beaucoup d’autres chefs­d’œuvre du 19e siècle. Si la Tête d’Indien marque l’entrée de la Vallée sacrée, son profil remarquable inspira par exemple Jules Verne qui évoque “une antique maison que longe la rivière de Têt”… Une allégorie également reprise par Boudet avec “la tête qui médite” ou encore “La vallée de la Têt”… Difficile de lister tous les auteurs dont Balzac et Chateaubriand qui à leur manière citèrent ce même visage protecteur…

Tête de l'Indien
Tête de l’Indien
Le lit du Bézis disparaissant dans les profondeurs, une rivière qui fait crime…
Le lit du Bézis disparaissant dans les profondeurs, une rivière qui fait crime…
L’Aiguille du Bézis qui inspira l’Aiguille creuse de Maurice Leblanc
L’Aiguille du Bézis qui inspira l’Aiguille creuse de Maurice Leblanc

Le Bézis

Gazette de Rennes-le-Château : L’étymologie du Bézis vous permet de préciser ce qui s’y trouve ! Pouvez­-vous l’expliquer à nos lecteurs ?

Jean-Pierre Garcia : Je précise que l’étude étymologique du nom Bézis ne démontre rien, contrairement aux pistes du Domaine et du Téniers évoquées plus haut. Elle est simplement un clin d’œil supplémentaire dont il faut tenir compte. Au préalable, il faut savoir que les noms Bezes ou Basel viennent du languedocien et se traduisent par « avoir l’œil sur ». Il faut aussi se rapprocher d’une racine grecque et latine ; et il nous reste pour cela un mot français « Besicles » désignant des lunettes sans branches. « Besicles » vient de l’ancien français béricle ou béryl devenu besicle par assimilation. Notons que le béryl est une espèce minérale du groupe des silicates et dont le rubis est une variante. Un mot dérivé est « briller » ou « brillare » en italien. Il est alors troublant de lire Boudet et son paragraphe sur le mont aux merveilles :

“Ce brillant appareil dans la proclamation de la loi a fait donner à cette montagne le nom de Sinaï – to Shine (Shaïne) briller, étinceler, éclater – to eye (aï) regarder, avoir l’œil sur. – Au sommet du Sinaï où Dieu l’avait appelé, Moïse reçut l’ordre de construire le tabernacle et l’arche d’alliance…” Extrait « La Vraie Langue Celtique » de Boudet p. 75.

Le prêtre livre ainsi sa version étymologique du mont Sinaï qu’il faut rapprocher de « avoir l’œil sur ». Il continue ensuite avec le nom Bézeléel… :

“L’interprétation de Bézeléel – bezel (bèzel), chaton d’une bague, – to lay (lé), mettre, projeter, – to ell, mesurer, – et celle de Ooliab, – wool (ououl) laine, – to eye (aï) avoir l’œil sur, – abb, trame de laine, – nous apprennent que Bèzeléel dut faire en or battu les deux chérubins.” Extrait « La Vraie Langue Celtique » de Boudet p. 75.

Bezeleel et Eliab (Ooliab) furent en effet les habiles artisans chargés par Moïse de construire le tabernacle de l’Arche d’Alliance. Voici que par une pirouette, Boudet associe à Ooliab la notion « avoir l’œil sur » alors que, connaissant parfaitement la langue d’oc, il ne cite pas la racine de Bezes ou Basel. Car en occitan, Bazel comme Bézu signifient voir ou regarder. Le procédé est toujours le même : c’est par l’omission que Boudet oblige à investiguer. Résumons : sans l’avouer clairement, le prêtre nous invite à avoir l’œil sur Bezel, Bezes, Basel, et tous les préfixes de même nature, Bézis compris. Et comme une piste importante en appelle souvent une autre, il faut savoir que le Bugarach joue avec le Soleil en dessinant un bel œil que l’on peut observer depuis le Bézis. Avoir l’œil sur le Bézis trouve ainsi tout son sens… Je laisse bien sûr le lecteur faire le rapprochement avec l’Arche d’Alliance…

Gazette de Rennes-le-Château : Lors de notre première lecture, nous avions annoté page 401 : « Ce pourrait être la fin du livre. » Les 350 pages suivantes, quoiqu’érudites, développent des thèmes connexes comme Chateaubriand, Nicolas Poussin, Notre-Dame de Marceille, Delacroix, les grottes artificielles, la géographie sacrée de Paris et de la France, Maurice Leblanc, etc. Quel était votre but ?

Jean-Pierre Garcia : Après avoir amené le lecteur sur le site de la Vallée sacré, le voyage ne s’arrête pas là. Il est intéressant à ce stade de prendre un nouveau recul, de monter une nouvelle marche. Le Bézis ne peut s’apprécier que si l’on reprend en détail certaines lectures, que si l’on examine d’autres indices, d’autres sites hors du Razès. L’énigme a en effet été nourrie durant des siècles par des érudits et des initiés qui codèrent selon leur art, leur talent et leurs connaissances. Il est par exemple fascinant de relire « Le scarabée d’or » et de retrouver le crâne cité par Edgard Poe accroché au Bugarach, un crâne que le héros utilise pour retrouver un trésor. Il faut aussi relire Jules Verne dans « Clovis Dardentor » ou dans « Les Indes Noires ». Il faut également analyser patiemment Chateaubriand dans « Atala » et « Les Natchez » pour entrevoir une allégorie du Bézis et du mythe de Saint Antoine.

« Ma sœur, vois-tu ce petit ruisseau qui se perd tout à coup dans le sable ? Comme il est charmant le long de ses rivages semés de fleurs, mais comme il disparaît vite ! Entre son berceau caché sous les aunes et son tombeau sous l’érable, on compte à peine seize pas. » (extrait « Les Natchez » par René de Chateaubriand)

Dans Atala, le fils adoptif d’un missionnaire chrétien, Chactas, tombe amoureux d’une jeune Indienne chrétienne Atala. Ils sont ensuite unis par un prêtre ermite. Mais pour lui sauver la vie alors qu’elle n’était pas encore née, la mère d’Atala promit devant Dieu que sa fille resterait vierge. C’est ainsi que par fidélité à ce vœu de virginité et malgré l’interdit doctrinal, Atala refusa de succomber à la tentation de Chactas et s’empoisonna malgré son amour pour lui. On rejoint ainsi le mythe de la tentation de Saint­Antoine qu’il faut traduire dans l’énigme par « Pas de tentation ». L’indien Chactas finira par enterrer Atala dans un lieu tenu secret. Et pour comprendre la sublime allégorie, il faut alors se rendre à la Porte du Bézis et contempler la monumentale Tête d’Indien façonnée par la nature, une tête qui semble veiller sur le lieu divin.

« … qu’une force surnaturelle me contraint de tomber à genoux, et m’incline la tête au pied du lit d’Atala. Le prêtre ouvre un lieu secret où était renfermée une urne d’or, couverte d’un voile de soie ; il se prosterne et adore profondément. La grotte parut soudain illuminée ; » (extrait « Atala » par René de Chateaubriand)

Sentez-vous l’effluve d’un parfum, celui d’Atala, s’échapper de ces quelques mots ? Quant à Chactas agenouillé, « la tête au pied du lit d’Atala », l’expression ne rappelle-t-elle pas la Tête de l’Indien gardant la Porte et le lit du Bézis ? La Tête de l’Indien s’inclinant sur le lit d’Atala…

Balzac est aussi de la partie avec « Le Lys dans la vallée » (1835), une autre allégorie envoutante qui emporte sans le dire le lecteur dans la vallée du Bézis. Un paragraphe évoque ce qui se cache sous sa plume :

« J’ai cherché longtemps le sens de cette énigme, je vous l’avoue. J’ai fouillé bien des mystères, j’ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles, le sens de quelques hiéroglyphes divins ; de celui-ci, je ne sais rien, je l’étudie toujours comme une figure du casse-tête indien dont les brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le génie du mal est trop visiblement le maître, et je n’ose accuser Dieu. »(Extrait « Le Lys dans la vallée » par Honoré de Balzac 1835)

La figure du casse-tête indien fait référence à la Tête de l’Indien. Quant aux brames ils sont bien sûr les cris des rennes qu’il faut traduire par les deux Rennes qui participent à la construction symbolique du Sanctuaire. Je mis très longtemps à comprendre les différents symboles géologiques du Bézis et de très nombreuses lectures furent nécessaires pour mesurer l’ampleur des codages. Celles fournies par Maurice Leblanc sont exemplaires, un auteur qui fut certainement le plus initié et le plus précis dans ses descriptions. Un très bel exemple presque en clair est donné au tournant d’une aventure :

[…] Bien souvent nous parlons du grand secret de Noël Dorgeroux, et, si quelque tristesse voile les beaux yeux de Bérangère : – Certes, lui dis-je, le secret perdu était merveilleux. (Extrait « Les trois yeux » de Maurice Leblanc 1919)

Bien sûr, il s’agit de l’histoire du grand Secret de Rennes dont Leblanc s’amuse en déguisant Bérenger Saunière en Bérangère… Mais qui est Noël Dorgeroux, le détenteur du grand Secret ? Le chant des Oiseaux va nous aider… Décomposons le nom Dorgeroux en phonèmes… D / OR / GE / R / OU… et mettons dans l’ordre… GE / OU / R / D / OR… JOURDE OR.

Le talent de ces auteurs est littéralement enivrant et l’on ne sort pas indemne du décryptage… Voilà sans aucun doute le personnage qui initia Maurice Leblanc, un érudit de Saint­Sulpice, le Père lazariste Jean Jourde qui naquit le 16 décembre 1852, quelques jours avant Noël, d’où son nom romancé : Noël Dorgeroux. Jean Jourde fut découvert tardivement en 2007 dans l’affaire de Rennes grâce au chercheur Franck Daffos (lire Le secret dérobé).

Enfin c’est plus récemment que je compris l’une des symboliques du Bézis. La vallée débouche sur une passe en forme de V. À droite la Tête de l’Indien, à gauche le Roc di Quiloutié, en bas le lit du Bézis, et sur chaque côté de la rivière, deux Aiguilles. Car voici l’une des plus belles surprises qui me permit de comprendre Maurice Leblanc. Il n’y a pas une, mais deux aiguilles, l’une majestueuse et effilée, la seconde trapue et plus petite. Je vous présente l’horloge, avec la grande et la petite aiguille. C’est l’horloge de la tour dans « Dorothée danseuse de corde » par Maurice Leblanc, c’est « La tour de l’horloge », le premier nom donné par les prêtres à la tour Magdala, mais qui fut abandonné, car trop explicite… Car c’est là où l’or loge…

Vidéos

Gazette de Rennes-le-Château : Terminons par l’actualité de ce mois d’aout 2017. Une polémique est née à la suite de la diffusion de trois vidéos mises en ligne sur « La Gazette de Rennes­le­Château TV » où le chercheur, Jean-Michel Pous, montre le lieu et rappelle l’historique de ses découvertes. Quelle est votre vérité par rapport à ses propos ?

Jean-Pierre Garcia : Cette question me permet ici de lever un malentendu comme on en lit trop souvent sur les réseaux sociaux. J’ai un profond respect pour Jean-Michel Pous et ses recherches. Nous nous sommes croisés plusieurs fois sur le terrain, mais l’occasion de travailler ensemble ne s’est jamais présentée. Mon intervention sur Facebook faisant suite à la publication de ces articles ne vise nullement sa personne, mais plutôt la manière dont l’information est présentée. Publier une collection de vidéos en se déclarant « inventeur des grottes et du fauteuil du Bézis » est faux et irrespectueux envers tous les autres chercheurs qui travaillèrent sur le sujet durant la même période. Car il faut rendre à César ce qui lui appartient, en commençant par Patrick Merle qui fut certainement le premier à s’orienter sur les grottes du Bézis, le tout avec de sérieux raisonnements à l’appui.

Car l’important n’est pas la découverte des deux grottes. Elles sont connues depuis très longtemps par les spéléologues. L’invention consiste à la mise en lumière des procédés de codage permettant d’y arriver. Par quels raisonnements logiques et historiques arrive-t-on à elles ? Pourquoi sont-elles si importantes ? Et comment peut-on être sûr qu’elles sont liées au Téniers et au Domaine ? Voilà ce qui nous a occupés sur plusieurs années. La découverte des grottes n’est finalement que l’aboutissement d’un long travail montrant qu’elles devaient exister, là où elles se trouvent. Voilà aussi ce qu’amène l’un des chapitres du tome 2, l’exposé d’un travail intense mené sur le terrain. Inutile de dire que depuis 2008, mes aventures dans le Bézis avec Patrick créèrent une amitié profonde et sincère que j’espère avoir largement retranscrite dans mes derniers ouvrages.

Merle Garcia et le pech de Bugarach
De gauche à droite, Patrick Merle et Jean­Pierre Garcia sur l’Axe d’Arques. Au loin, l’œil du Bugarach nous observe et nous guide. C’était un jour de mai 2012.

L’énigme de Rennes a trop souffert et souffre encore d’un excès de passion des chercheurs qui tentent à tout prix de ramener à eux la consécration d’une découverte. C’est un rêve illusoire, stérile et parfaitement égocentrique que j’observe régulièrement. Il suffit de parcourir certains forums pour constater des échanges violents. Les litiges portent-ils sur des sujets de fond ? Des désaccords historiques ? Pas vraiment. La tension vient d’ailleurs. C’est à celui qui a observé le premier une anomalie ou qui a réalisé un montage photo. Je profite aussi de cet aparté pour aborder un autre sujet très lié à mon intervention. Rennes a été et est toujours la cible de dégradations, de restaurations malheureuses et surtout de pillages. La décapitation récente d’Asmodée dans l’église de Saunière montre que le fanatisme imbécile et absurde est toujours vivace.

Mais il y en a bien d’autres faits, comme celui des pierres branlantes rendues célèbres par Henri Boudet et dont l’une a été brisée en deux. Ou encore ces croix pseudo templières gravées çà et là. Il faut aussi le savoir : de nombreux tumulus ont été visités frauduleusement dans un silence assourdissant, et ceux qui connaissent bien le Haut­Razès le savent parfaitement. L’affaire du Pech d’en Couty a aussi démontré la folie destructrice et l’effet dévastateur d’une médiatisation excessive. Faisons donc attention à des vidéos qui encouragent la fouille sauvage tout en s’attribuant les honneurs.

Mon choix a toujours été de travailler dans une parfaite transparence, et en m’associant avec Patrick Merle je savais que je lui devrais beaucoup. Ce fut aussi le cas pour Franck Daffos. Je veux remercier une fois encore tous les chercheurs qui participèrent à ces dernières avancées. Ne l’oublions jamais, c’est grâce aux travaux de l’ensemble de la communauté de Rennes qu’aujourd’hui nous pouvons admirer l’énigme de si haut. C’est grâce à plus d’un demi-siècle de recherche que l’on peut dorénavant découvrir L’Aiguille creuse sous une autre lumière… Une lumière qui me permit enfin de comprendre pourquoi le Gentleman cambrioleur accueillit le journaliste Isidore Bautrelet dans les entrailles de l’Aiguille… Remettez les phonèmes dans le bon ordre et la magie opère…

« Isidore Bautrelet » devient « Le beau trésor d’Isis ».

Gazette de Rennes-le-Château : Nous vous remercions, Jean-Pierre Garcia, d’avoir répondu aussi longuement et précisément à nos questions ! Nous recommandons votre site http://www.rennes-le-chateau-archive.com.

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8 décembre 2017, mise à jour 27 septembre 2019, Johan Netchacovitch ©

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