
Les Trois Sion, l’article ultime ! Deuxième partie !
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Comme promis, nous revenons vers vous. Isaac Ben Jacob vous présente une étude érudite de plus de 50 pages A4 qui amplifie son premier sujet « Les Trois Sion Généalogie d’une imposture transnationale » à lire ci-dessous. Cette étude sur Sion a suscité de très nombreuses réactions dans les cercles ouverts ou fermés ! Ce jour, nous mettons en ligne la deuxième partie « La connexion française – Towiański, Vintras et Boullan (1840-1893) » à lire à la suite !
– PARTIE I : Les origines mystiques (XVIIe-XVIIIe siècles) Lire la partie I.
– PARTIE II : La connexion française – Towiański, Vintras et Boullan (1840-1893)
– PARTIE III : Du royalisme mystique Sabbatéen au Prieuré de Sion – Naundorff et Plantard (1810-2000) – Bien
Introduction d’Isaac Ben Jacob : « Je sais que pour nombre d’entre vous, cet article peut sembler une théorie parmi d’autres mais ce n’est pas tout à fait le cas. Non seulement cet article est le fruit d’un travail posé, sérieux et universitaire mais il a été vérifié et testé ! Des personnes bien renseignées et même du Prieure de Sion savent que ces informations sont parfaitement exactes car elles en parlent entre elles. Simplement « on » n’aime pas que cela se sache et que la chose soit abordée en public. Les mouvements Khlysts et Sabbatéens ne sont pas des reliques du passé ! Ils existent toujours et sont très actifs et puissants ! » Dont acte !
Parmi toutes les informations inédites délivrées par Isaac Ben Jacob, nous vous conseillons particulièrement ses deux scoops : les frères Bournier et Charles Novak. Mais qui sont-ils ?
Lors d’échanges récurrents avec des « initiés », si certains noms ont été dits et redits à l’envi dans l’histoire du Prieuré de Sion et, donc, de Rennes-le-Château, les frères BOURNIER et Charles NOVAK n’y sont JAMAIS apparus ! Pour constater par vous-même l’inanité de beaucoup de reportages sur le Prieuré de Sion, voici un reportage sur RMC Story (Rédaction de la Gazette de Rennes-le-Château).
Nous vous avertissons en primeur de la sortie du nouveau livre d’Isaac Ben Jacob, « La Torah Hachem » à découvrir absolument !
PARTIE II : La connexion française – Towiański, Vintras et Boullan (1840-1893)
« Les idées ne connaissent point de frontières. Ce qui germe en Orient peut fleurir en Occident, si les conditions s’y trouvent réunies. »
Introduction
Dans cette deuxième partie, nous explorons comment la tradition mystique que nous avons retracée depuis les Khlysty jusqu’aux Frankistes pénètre l’occultisme français du XIXe siècle, créant un pont inattendu entre l’ésotérisme pseudo-juif d’Europe orientale et le prophétisme catholique hétérodoxe. À travers les figures d’Andrzej Towiański, Eugène Vintras et l’abbé Boullan, se dessine une continuité doctrinale troublante qui confirme l’hypothèse formulée par Charles Novak : « Des liens entre la mouvance de l’abbé Boullan (c’est-à-dire par extension celle d’Eugène Vintras) et les Sabbatéens, et à travers ceux-ci les Khlysty sont clairement indiqués »1.

I. Paris, 1840 : Le hub des émigrés polonais
« Après chaque révolution manquée, les exilés emportent avec eux non seulement leurs espoirs politiques, mais aussi leurs traditions mystiques. Paris devient ainsi le creuset où se mêlent les influences les plus diverses. »
Au tournant des années 1840, Paris devient le centre névralgique de l’émigration polonaise suite à l’échec du soulèvement de novembre 1830 contre l’Empire russe2. Environ 6 000 Polonais s’installent dans la capitale française, apportant avec eux leurs aspirations politiques, leurs traditions mystiques et, pour certains, leur héritage frankiste potentiel3.
C’est dans ce contexte qu’arrive à Paris, fin 1840, un personnage énigmatique : Andrzej Towiański (1er janvier 1799 – 13 mai 1878)4, originaire d’Antoszwińce, près de Vilnius (Wilna) en Lituanie5. Ancien assesseur du Tribunal Suprême de Wilna de 1818 à 18276, Towiański a eu le 11 mai 1828 une expérience religieuse dans l’église des Bernardins de Vilnius7. Puis, le 23 juillet 1840, il reçoit une vision où la Vierge Marie, portant une croix blanche, lui indique la France comme terre d’accomplissement de sa mission8.
En 1840, il abandonne son domaine familial et sa femme Karolina (née Max) ainsi que leurs cinq enfants9 pour rejoindre l’émigration polonaise à Paris.
La doctrine towiańskienne
Sa doctrine, telle qu’elle se précise dans son opuscule Le Banquet (Biesiada), repose sur plusieurs piliers10 :
- Le « ton du verbe » (ton słowa) : une communication directe avec le divin qui transcende les formes religieuses traditionnelles
- La « spiritualisation des corps » : évolution progressive de la matière vers l’esprit
- La loi de concordance : tout progrès spirituel s’accompagne d’une transformation matérielle correspondante
- Le messianisme polonais : la Pologne, par ses souffrances, est destinée à jouer un rôle de « pierre fondamentale » dans l’œuvre du salut du monde
- La réincarnation : ceux qui n’atteignent pas la perfection doivent revêtir un autre corps dans une nouvelle vie
Le 27 septembre 1841, Towiański réalise un coup d’éclat : à l’issue d’une messe solennelle à Notre-Dame de Paris, il s’adresse en polonais à ses compatriotes et proclame l’ouverture de « l’Époque chrétienne supérieure »11. Il fonde le Koło Sprawy Bożej (le Cercle de la Cause de Dieu), attirant rapidement de nombreux disciples, dont le célèbre poète Adam Mickiewicz (1798-1855)12.
Organisation hiérarchique : Les Septaines
Towiański donne une structure hiérarchique à son Cercle de Dieu : le Maître (lui-même), le Frère Adam (Mickiewicz), et des gardiens dirigeant des groupes de sept personnes — les « septaines » ou « septénaires »13. La position dans la hiérarchie dépend de la puissance spirituelle qui ne peut être évaluée que par ceux situés au sommet de l’échelle spirituelle.
Cette structure en septaines rappelle curieusement l’organisation frankiste en cercles concentriques que nous avons analysée dans la Partie I.
Expulsion et exil
L’influence croissante de Towiański sur les émigrés polonais inquiète les autorités françaises. Son admiration prétendue pour Napoléon et ses idées sur la transformation révolutionnaire de l’Europe poussent Louis-Philippe à l’expulser de France le 19 juillet 184214. Towiański se réfugie à Bruxelles, puis s’installe définitivement à Zurich en Suisse, où il poursuivra son activité jusqu’à sa mort en 187815.
Accusations et controverses
Towiański fut accusé par certains émigrés d’être un agent du tsar16. Ces allégations furent démenties par les recherches de Samuel Fiszman dans les archives Mickiewicz, qui démontrèrent qu’un autre homme portant exactement le même nom servait d’espion pour les Russes, et que les opposants de Towiański avaient confondu les deux biographies17.
II. Eugène Vintras : Le prophète normand
« Simultanément, en Normandie, surgit un autre prophète. Cette coïncidence géographique et temporelle ne relève point du hasard. » D’ailleurs la Normandie sera tout aussi étrangement le point de départ de la mythologie du Prieure de Sion de Pierre Plantard, avec l’affaire de Gisors.
Nous l’avons dit, presque au même moment, en Normandie, émerge une autre figure prophétique : Pierre-Michel-Eugène Vintras (7 avril 1807 – 7 décembre 1875)18, simple ouvrier cartonnier de Tilly-sur-Seulles19.

Les origines : Un enfant abandonné
Vintras naît à Bayeux en 1807, fils naturel d’une blanchisseuse, Marie Vintras20. Abandonné vers l’âge de 10 ans, il est placé à l’hospice général21. Il aurait été protégé par l’abbé Eudeline, prêtre de la cathédrale, puis admis dans la confrérie du Sacré-Cœur après sa première communion22. Recueilli par sa tante près de Chevreuse vers 1819, il est formé au métier de tailleur23.
Il s’éloigne ensuite de la religion et mène une vie d’errance entre divers petits métiers à Paris et en Normandie, qui ne lui permettent pas de s’établir durablement. Quelques petites escroqueries le conduisent devant les tribunaux24.
1839 : Les premières visions
En 1839, Vintras, alors âgé de 31 ans, est devenu gérant d’une fabrique de carton installée dans un moulin à Tilly-sur-Seulles (Calvados), grâce à Ferdinand Geoffroi, ancien notaire25.
Ce Geoffroi est un personnage clé : il est affilié à la Société de Saint-Jean-Baptiste, mouvement politico-mystique apparu en 1772 et représenté par « les trois Marie de l’Évangile », trois femmes se disant inspirées26. Cette société soutient Karl-Wilhelm Naundorff (dont nous parlerons en Partie III), l’horloger prussien qui prétend être Louis XVII27.
Geoffroi lui-même est un partisan de Naundorff et a perdu son emploi lorsque ce dernier a été contraint à l’exil par le gouvernement28. Il est également en contact avec Thomas Martin, visionnaire haricotier de Gallardon (Eure-et-Loir), qui a été reçu sans succès par Louis XVIII et s’est rallié en 1833 aux prétentions de Naundorff29.
Le 6 août 1839 (selon certaines sources, novembre 183930), Vintras reçoit sa première vision : un mystérieux vieillard apparaît, en qui il reconnaît saint Joseph. Puis les apparitions se multiplient : la Vierge Marie, l’archange Michel, et même Jésus lui-même viennent lui livrer des « messages à la fois politiques et religieux, en une sorte de synthèse des mouvements dont il est l’héritier, celui de la société de saint Jean-Baptiste et celui de Naundorff »31.
L’archange Michel lui révèle qu’il est la réincarnation du prophète Élie, chargé d’annoncer le « Troisième Règne », celui du Paraclet (l’Esprit Saint)32.
L’Œuvre de la Miséricorde
Vintras fonde l’Œuvre de la Miséricorde, attirant rapidement des disciples fervents, notamment des prêtres comme l’abbé Alexandre Charvoz, curé de Mont-Louis au diocèse de Tours33.
Les doctrines de Vintras présentent des similitudes frappantes avec le frankisme :
- Structure hiérarchique angélique : chaque disciple reçoit un « nom angélique » révélé par Vintras lors de visions (par exemple, Théodore Fouqueré devient « Thédhoraël »)
- Les hosties sanglantes : à partir de 1840-1841, des hosties consacrées portent mystérieusement des symboles tracés en sang34. Ces phénomènes, analysés par des médecins, sont certifiés contenir du sang humain35.
- Chevalerie mystique : Vintras nomme des « Chevaliers-Vases » à la tête d’une pieuse Chevalerie, portant des bagues comme insignes36
- Millénarisme joachimite : annonce de l’Église des derniers temps qui triomphera sur les ruines de l’Église actuelle
- Théologie de la Miséricorde : insistance sur la subordination du corps à l’esprit, mais reconnaissance du rôle du corps dans la perfection chrétienne
- Organisation en « Septaines » : groupes de sept disciples formant l’ossature du mouvement, exactement comme chez Towiański37
Condamnation et emprisonnement
En 1842, Vintras est arrêté et condamné à cinq ans de prison pour escroquerie38. L’Église catholique le condamne également pour hérésie en 184339. Libéré en 1848, il se réfugie à Londres où il crée en 1859 une université et une chapelle « éliaques »40.
À partir de 1862, alors que les relations du Second Empire avec l’Église se distendent, Vintras revient en France et visite les différents groupes de son organisation. Il consacre de nouveaux pontifes et pousse son périple jusqu’en Italie et en Espagne41.
Ayant fait de Lyon le nouveau grand centre de son Église, il y meurt le 7 décembre 187542 (certaines sources indiquent le 8 décembre, jour de la fête de l’Immaculée Conception43).
III. La rencontre historique : Vintras et Towiański (1842-1844)
« Deux prophètes, deux mouvements, deux doctrines. Le contact était inévitable. »
Décembre 1841 : La lettre de Charvoz
Décembre 1841 : L’abbé Charvoz, disciple de Vintras, écrit à un autre disciple, Delestre, une lettre capitale44. Un prêtre polonais de Paris vient de l’informer que des missionnaires de Wilna prêchent aux réfugiés polonais « l’œuvre de la miséricorde d’après des révélations faites dans ce pays ». Charvoz est stupéfait :
« Tout est identique avec les communications de Pierre-Michel. »45
Cette lettre, conservée à la Bibliothèque Nationale (Manuscrits Français, Nouvelles Acquisitions, n° 11.057)46, constitue la première mention documentée du mouvement de Towiański dans l’entourage de Vintras.
Fin 1842 : L’envoi de Fouqueré
Fin 1842 : Vintras, emprisonné depuis quelques mois, décide d’établir un contact direct avec Towiański, expulsé de France et réfugié à Bruxelles. Il envoie son disciple le plus dévoué, Théodore Fouqueré (Thédhoraël), à Bruxelles47.
Le document d’Émile Appolis48 établit que Fouqueré rencontre effectivement Towiański et que les rapports entre les deux prophètes sont d’abord cordiaux. Le 9 mai 1843, dans une lettre à Towiański qu’il nomme par son nom angélique « Erdna » (anagramme d’André), Vintras préconise « l’union avec la Pologne », l’alliance entre « le Normand et le Lithuane »49.
IV. La rupture et ses révélations
« L’union des prophètes est toujours éphémère. Chacun prétend être le maître, aucun n’accepte d’être le disciple. »
Mais la situation se détériore rapidement. Chacun des deux prophètes reconnaît certes le don prophétique de l’autre, mais le considère comme un disciple qui doit lui être soumis50. La rupture devient inévitable lorsque Fouqueré, séduit par le charisme de Towiański, passe entièrement de son côté. Il devient le premier Français recruté par la secte de Towiański51.
Plus grave encore pour Vintras : Fouqueré est suivi dans sa « trahison » par d’autres disciples parisiens :
- Mlle Alix Mollard (Tréphénaël), qui avait dirigé une institution rue de Clichy et dédié la chapelle de Tilly au Cœur de Jésus52
- Édouard et Émile Bournier, artistes peintres établis aux Batignolles53
Ces défections blessent profondément Vintras. Dans une lettre non datée de 184454, il exprime son amertume et formule une critique théologique détaillée de la doctrine de Towiański.
Les critiques de Vintras : Révélatrices de divergences doctrinales
Sur le « ton du verbe » : « Le ton du verbe, qu’ils disent avoir, n’est autre, dans la preuve qu’ils en donnent, que ce ton reproché par le divin Sauveur aux Pharisiens… »55
Sur le bannissement des « formes » : « Cette exagération pour ce qu’ils nomment formes n’est-elle pas au-dessous même de la grossière superstition ? Comment espèrent-ils détruire les formes, œuvre de la miséricorde et de la toute-puissante volonté de Dieu ? […] Si l’on détruit les formes, grand Dieu ! que sera-ce des sacrements, de l’adorable sacrifice de la messe et du mystère si auguste et si plein d’amour de la divine Eucharistie ? »56
Sur la « spiritualisation des corps » : « Détruisez votre corps, superbe prédicateur, et alors vous n’aurez plus besoin de sens ni de choses qui les frappent ou leur parlent. Où vous conduira cette règle ? À la plus terrible des hérésies… »57
Cette critique révèle que Vintras comprend parfaitement les implications de la doctrine de Towiański : une tentative de transcender les formes religieuses traditionnelles qui rappelle étrangement les doctrines antinomiennes du sabbatéisme, du frankisme et des Khlysty.
De son côté, Towiański traite de haut le fabricant de cartons. Mme Wanda Szerlecka, admiratrice de Towiański, rapporte : « Towiański écrivit à Vintras une lettre dans laquelle il l’avertissait que, s’il persistait à puiser seulement la jouissance dans les communications qu’il recevait de l’autre monde, au lieu de s’inquiéter de réaliser sur le champ de la vie les vérités dont la connaissance lui était départie, il s’égarerait de plus en plus. »58
V. L’origine de Towiański : Entre Lituanie, Pologne et influence frankiste ou Khlysty
« D’où Towiański tire-t-il ses doctrines ? La question ne saurait être éludée. »
La question cruciale devient : d’où Towiański tire-t-il ses doctrines ? Plusieurs éléments suggèrent une connexion avec le milieu frankiste ou para-frankiste ou Khlysty.
1. Géographie révélatrice
Towiański naît en 1799 près de Vilnius (Wilna), en Lituanie59. Cette région constitue précisément la zone de contact entre :
- L’influence des Khlysty russes à l’est
- Le frankisme polonais florissant dans les années 1750-1820
- Les communautés juives ashkénazes imprégnées de Kabbale lourianique
Le chercheur Majer Balaban a démontré que les crises politiques de Pologne et les massacres de Chmelnitski (1648-1649) ont poussé les Juifs de cette région vers la Kabbale lourianique, puis vers le sabbatéisme, ou le frankisme 60.
2. Vocabulaire et concepts partagés
Les termes employés par Towiański résonnent étrangement avec le vocabulaire frankiste :
- L’« Œuvre de Dieu » (Sprawa Boża) — rappelant l’Œuvre de la Miséricorde de Vintras et le projet frankiste
- L’« Époque chrétienne supérieure » — notion d’ère messianique nouvelle, similaire au « das » frankiste
- Les « cohortes d’esprits » luttant dans le monde invisible — similaire à la démonologie kabbalistique61
- La réincarnation jusqu’à perfection — concept kabbalistique (guilgoul neshamot) absent du christianisme orthodoxe62
3. Le cercle des émigrés polonais à Paris
Parmi les émigrés polonais à Paris dans les années 1840, plusieurs sont probablement d’origine frankiste. Les historiens ont établi que de nombreuses familles frankistes polonaises ont63 :
- Gardé des contacts secrets entre convertis et non-convertis
- Pratiqué des mariages endogames
- Maintenu une identité cryptique
L’historien polonais Alexandre Kraushar note que dans les années 1930, des notables pseudo-juifs de Varsovie avaient encore « officieusement des contacts avec les descendants frankistes », montrant la persistance de ces réseaux64.
4. Les Mariavites : Le chaînon manquant
Le document d’Émile Appolis révèle un fait capital : « Encore aujourd’hui les Mariavites de Pologne exaltent l’Œuvre de la Grande Miséricorde, qui rappelle étrangement l’Œuvre de Miséricorde de Vintras. Et le premier primat de cette secte, l’archevêque Jean-Michel Kowalski, n’a eu garde d’oublier Towianski parmi les prophètes de la Jérusalem nouvelle. »65
Les Mariavites, fondés en 1893 par la religieuse Feliksa Kozłowska (qui reçoit des révélations du Christ le 2 août 1893)66, constituent un pont historique démontrant la continuité entre Towiański et les mouvements de « Miséricorde » polonais.
Or, les Mariavites développeront sous l’archevêque Kowalski des pratiques troublantes67 :
- Mariages mystiques entre prêtres et nonnes
- Enfants conçus « sans péché originel »
- Rites rappelant les pratiques frankistes
Cette continuité Towiański → Vintras → Mariavites suggère fortement une transmission de doctrines frankistes adaptées au contexte chrétien.
VI. L’abbé Boullan : Successeur et transgresseur
« Après le prophète vient toujours celui qui radicalise. Boullan pousse les doctrines vintrassiennes jusqu’à leurs conclusions ultimes. »
À la mort de Vintras en 1875, un personnage encore plus controversé revendique sa succession : Joseph-Antoine Boullan (18 février 1824 – 4 janvier 1893)68, prêtre défroqué.
Les origines de Boullan
Boullan naît à Saint-Porquier (Tarn-et-Garonne). Ordonné prêtre en 1848, il exerce d’abord un ministère régulier69. Mais il rencontre Adèle Chevalier, une religieuse, avec laquelle il entame une liaison et fonde en 1859 la Société de la Réparation, destinée au « relèvement des filles perdues »70.
En réalité, derrière cette façade charitable, Boullan et Adèle Chevalier pratiquent des rites étranges impliquant des relations sexuelles rituelles. En 1860, ils ont un enfant qu’ils sacrifient rituellement, prétendant l’offrir en holocauste pour le salut du monde71.
Arrêtés en 1861, ils sont condamnés : Boullan à trois ans de prison, Adèle Chevalier à six mois72. Boullan est également suspendu a divinis par l’Église.
La rencontre avec Vintras
Libéré en 1864, Boullan se rend à Londres où il rencontre Vintras73. Ce dernier, séduit par l’énergie du prêtre défroqué, le consacre comme l’un de ses pontifes. Boullan se présente comme la réincarnation de Jean-Baptiste, face à Vintras-Élie, perpétuant ainsi la structure messianique74.
Le Carmel d’Élie à Lyon
Après la mort de Vintras en 1875, Boullan fonde le Carmel d’Élie à Lyon75 et radicalise les doctrines vintrassiennes d’une manière qui rappelle explicitement le frankisme.
Les pratiques de Boullan scandalisent même les milieux occultistes :
1. Les « Unions de Vie » : rites sexuels mystiques où l’union charnelle entre initiés est considérée comme sacrement permettant de lutter contre les démons76. Ces pratiques rappellent directement les orgies rituelles frankistes et les « Unions sacrées » des Khlysty.
2. Magie sexuelle : utilisation de fluides corporels (sang menstruel, sperme) dans des rituels d’exorcisme et de consécration77. Cette pratique est attestée chez les frankistes de Pologne dans les témoignages rabbiniques hostiles ainsi que chez les Khlysty par divers historiens.
3. Hostie et transgression : Boullan perpétue les hosties sanglantes de Vintras, mais y ajoute des éléments de profanation rituelle qui évoquent les pratiques antinomiennes sabbatéennes78.
4. Hiérarchie secrète : maintien d’une structure ésotérique où seuls les initiés les plus avancés accèdent aux véritables enseignements79.
Huysmans et le scandale
Joris-Karl Huysmans (1848-1907), dans son roman Là-bas (1891), immortalise Boullan sous les traits du « Docteur Johannès », pratiquant une « messe noire » et des rites sexuels sacrés80. Bien que romancé, le portrait s’appuie sur des informations réelles fournies par Boullan lui-même à Huysmans81.
Le roman déclenche un scandale. Stanislas de Guaita (1861-1897), occultiste et chef de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, attaque violemment Boullan, l’accusant de magie noire82. Une « guerre magique » s’ensuit, les deux camps se lançant mutuellement des envoûtements83.
Boullan meurt subitement le 4 janvier 189384. Ses disciples accuseront Guaita et son associé Oswald Wirth de l’avoir tué par magie85.
VII. Charles Novak et la connexion explicite
« Novak ose dire ce que les historiens académiques hésitent à formuler. »
C’est ici que l’ouvrage de Charles Novak apporte une contribution décisive. Dans Jacob Frank, le faux Messie, Novak affirme explicitement : « Des liens entre la mouvance de l’abbé Boullan (c’est-à-dire par extension celle d’Eugène Vintras) et les Sabbatéens, et à travers ceux-ci les Khlysty sont clairement indiqués. »86
Cette affirmation s’appuie sur plusieurs éléments que Novak documente :
1. Transmission via la franc-maçonnerie
Novak établit que des frankistes comme Junius Frey (Moses Dobruschka, dont nous parlerons en Partie III) étaient membres actifs de loges maçonniques illuministes87. Or, Vintras et surtout Boullan sont liés aux milieux occultistes et maçonniques français88.
La franc-maçonnerie sert de vecteur de transmission pour les doctrines kabbalistiques frankistes vers l’occultisme catholique français.
2. Doctrines parallèles
Novak souligne les parallèles doctrinaux troublants89 :
| Frankistes | Vintras-Boullan |
| Rédemption par le péché | Pratiques transgressives de Boullan |
| Orgies rituelles | « Unions de Vie » de Boullan |
| Frank = Messie | Vintras = Élie, Boullan = Jean-Baptiste |
| Organisation en cercles | Organisation en Septaines |
| Noms angéliques des disciples | Noms angéliques chez Vintras |
| Chevalerie frankiste | Chevaliers-Vases de Vintras |
| Projet d’État (Balkans) | Projet de régénération de l’Église et Projet Politique (Pseudo-Monarchique) |
3. Géographie des influences
Paris dans les années 1840-1860 devient un creuset où se mêlent :
- Émigrés polonais (potentiellement frankistes)
- Towiański et ses disciples
- Vintras et ses disciples parisiens
- Milieux maçonniques et occultistes
- Boullan et son Carmel
Cette concentration géographique favorise les échanges et transmissions.
VIII. Les frères Bournier : Témoignage capital
« Vingt-trois ans après leur défection, les frères Bournier écrivent une lettre qui révèle beaucoup plus qu’ils ne le pensent. »
En avril 1866, vingt-trois ans après leur « trahison », les frères Émile et Édouard Bournier, établis à Zurich auprès de Towiański, écrivent une lettre extraordinaire à Vintras90. Ce document, conservé dans Quelques actes et documents concernant André Towianski et la France91, constitue un témoignage unique sur la relation entre les deux mouvements.
Les frères Bournier reconnaissent leur dette envers Vintras : « C’est vous qui avez été le premier instrument dont Dieu s’est servi pour réveiller notre esprit engourdi […] par vous, frère prophète, nous avons connu André Towianski, le véritable et fidèle serviteur de Jésus-Christ. »92
Mais ils justifient leur ralliement à Towiański par une distinction subtile : « Plusieurs prophètes de ces temps-ci […] ont accepté de lui cette voie de Jésus-Christ, qu’ils pressentaient, entrevoyaient, annonçaient, mais que jusqu’alors ils ne suivaient pas, parce qu’ils ne la comprenaient pas. »93
Autrement dit : Vintras annonce, mais Towiański incarne et pratique.
Plus révélateur encore, les Bournier reprochent à Vintras d’avoir rejeté l’appel de Towiański : « Vous avez rejeté, frère, l’appel de votre frère qui […] vous montrait le sacrifice plus grand, plus complet d’esprit, de corps et d’action, sacrifice que Dieu exige aujourd’hui de l’homme. À cette vie de sacrifice, voie droite, pleine, naturelle, voie de Notre Seigneur Jésus-Christ, vous avez préféré votre ancienne voie de dégagement d’esprit par la prière, voie d’Israël. »94
Ce passage est stupéfiant : les Bournier identifient explicitement la voie de Vintras comme « voie d’Israël », suggérant qu’ils perçoivent une origine pseudo-juive ou pseudo-kabbalistique à ses doctrines. Il l’identifient à un prophète Sabbatéen.
Ils ajoutent : « [Cette voie] n’a point défendu Israël du crime de repoussement de son Sauveur, de la résistance à la volonté de Dieu, manifestée par son divin Fils lui-même. »95
Les Bournier accusent ensuite Vintras d’avoir tracé « jusqu’à un sommet inconnu jusqu’alors, la voie des jouissances et des plaisirs d’esprit »96, ce qui rappelle les accusations portées contre les frankistes par leurs détracteurs rabbiniques : recherche de « jouissances spirituelles » (ta’anugim ruchaniyyim) par la transgression.
La note explosive de Novak
Enfin, une note en bas de page du livre de Novak précise que :
« Léon Ruzicka, chercheur croate, écrivit un article sur la famille de Franz-Thomas von Schönfeld, ex-Dobruchka alias Junius Frey, en précisant qu’il était le cousin de Jacob Frank. »97
Ce qui ne pourrait passer que pour un détail ne l’est point. L’information est même tout à fait explosive : l’auteur établit un lien familial direct entre Junius Frey (le frankiste révolutionnaire dont nous parlerons en Partie III) et la famille de Jacob Frank qui apparait à la lumière de ce détail comme ayant eu une influence presque directe sur les doctrines de tendance frankistes de Towiański et, via ce dernier, sur Eugène Vintras.
En effet, l’hypothèse de Charles Novak serait que Junius Frey, cousin de Jacob Frank, aurait eu un fils, Karl Wilhelm Naundorff, le faux Louis XVII. Ce dernier, seul survivant de la terreur révolutionnaire, aurait été le seul héritier du trône de France. Or, non seulement Eugène Vintras s’était donné pour mission de rétablir la monarchie Française en la personne de Karl Wilhelm Naundorff (Louis XVII), mais Novak souligne clairement que le prophète était sous l’influence de Adam Mickiewicz (mouvance de Towiański) et David‑Ferdinand Koreffqui qui étaient héritiers des enseignements de Jacob Frank.
En note concernant l’ouvrage de Jean Jacques Bedu : « Escroc et fou pour les uns ; voyant, prophète et illuminé pour les autres, Eugène Vintras – contremaître dans une fabrique de cartons – est certainement le plus grand hérésiarque du XIXe siècle, qui en comptera pourtant une multitude. Ce nouveau « Christ sauveur » se donna pour mission de régénérer l’Église que le déclin avait déjà saisie, et d’installer sur le trône de France celui que l’archange saint Michel lui avait désigné : Karl-Wilhelm Naundorff, un horloger prussien qui se faisait passer pour le dauphin Louis XVII, rescapé de la prison du Temple, et qui voulait à la fois le sceptre et la tiare » (« Vintras, Eugène (Bayeux, 1807-Lyon, 1875) » par Jean-Jacques Bedu, pages 796 à 803) .
IX. L’Église Gnostique : Institutionnalisation de l’héritage
« Les mouvements mystiques meurent. Leurs doctrines, elles, se transmettent et s’institutionnalisent. »
La transmission Vintras → Boullan → Occultisme français trouve son aboutissement institutionnel dans la fondation de l’Église Gnostique en 1890.
Jules Doinel et la fondation
Jules Doinel (1842-1902), archiviste à Orléans puis à Carcassonne98, fonde cette Église avec Papus (Gérard Encausse, 1865-1916)99. Doinel prétend avoir reçu en automne 1890, lors d’une séance spirite dans le salon de Lady Caithness, une vision où l’Éon Jésus l’a consacré « Évêque de Montségur et Primat des Albigeois »100.
Doinel proclame 1890 comme « l’an I de la Restauration de la Gnose »101. Il prend le nom mystique de Tau Valentin II, en hommage à Valentin, le gnostique du IIe siècle102.
Doinel a été en contact a priori et selon certains auteurs avec l’abbé Boudet, prêtre de Rennes-les-Bains, proche de l’abbé Bérenger Saunière de Rennes-le-Château103. Il a également fréquenté les milieux boullaniens104.
En 1896, après avoir quitté l’Église Gnostique en 1895 suite à l’affaire Léo Taxil105, Jules Doinel réintègre l’Église gnostique en tant qu’évêque d’Alet et de Mirepoix106. L’Église Gnostique est également présente à Rennes-le-Château par l’entremise de l’instituteur de la commune107.

Joanny Bricaud et la perpétuation
Joanny Bricaud (1881-1934) succède à Doinel et perpétue l’Église Gnostique en y intégrant explicitement l’héritage boullanien108. En 1908, il rebaptise sa branche « Église Gnostique Catholique », puis « Église Gnostique Universelle »109.
Bricaud écrit J.-K. Huysmans et le Satanisme (1913), défendant Boullan contre ses détracteurs et réhabilitant ses pratiques mystiques110.
Une théologie composite
L’Église Gnostique développe une théologie où se mêlent111 :
- Gnosticisme des premiers siècles (Valentin, Simon le Mage)
- Kabbale (via des frankistes convertis ?)
- Doctrines vintrassiennes (hosties sanglantes, noms angéliques, chevalerie mystique)
- Pratiques boullanniennes (magie sexuelle édulcorée)
- Franc-maçonnerie (Papus fonde l’Ordre Martiniste en 1891112)
- Catharisme revisité (références à Montségur)
X. Conclusion de la partie II : Un pont réel entre Est et Ouest
« Les faits sont établis. Les connexions sont documentées. L’influence frankiste sur l’occultisme français ne relève plus de la spéculation. »
Au terme de cette deuxième partie, plusieurs faits sont établis avec certitude :
1. Connexion documentée Vintras-Towiański (1842-1844)
Le document d’Émile Appolis113 prouve sans ambiguïté que ces deux prophètes se sont connus, ont échangé disciples et doctrines, et se sont mutuellement influencés. La lettre de l’abbé Charvoz de décembre 1841 et la correspondance de 1843 entre Vintras et Towiański constituent des preuves documentaires irréfutables.
2. Origine probable frankiste ou para-frankiste de Towiański
Sa géographie (Vilnius, zone de contact Khlysty-Frankisme), son vocabulaire (Œuvre de Dieu, Époque supérieure), ses doctrines (réincarnation, spiritualisation des corps, septaines), et la vénération qu’il reçoit des Mariavites (qui développeront des pratiques frankistes) suggèrent fortement une exposition aux idées frankistes polonaises.
L’identification explicite par les frères Bournier de la doctrine de Vintras comme « voie d’Israël » renforce cette hypothèse.
3. Transmission vers Vintras et Boullan
Même si Vintras rejette finalement Towiański, l’échange a eu lieu. Les similitudes doctrinales (septaines, noms angéliques, millénarisme, hosties miraculeuses) témoignent d’une influence mutuelle.
Boullan, plus radical, pousse les doctrines vintrassiennes vers des pratiques explicitement antinomiennes rappelant le frankisme : Unions de Vie, magie sexuelle, transgression rituelle.
4. Charles Novak affirme ces connexions
Dans son ouvrage de 2012, Novak déclare explicitement que les liens entre Boullan-Vintras et les Sabbatéens (via les Khlysty) sont « clairement indiqués »114. La note sur Léon Ruzicka concernant le lien familial entre Junius Frey et Jacob Frank constitue un élément supplémentaire de cette transmission.
5. L’Église Gnostique institutionnalise
Doinel, Bricaud et Papus créent une structure pérenne qui transmet cet héritage composite au XXe siècle. L’Église Gnostique devient le réceptacle institutionnel où convergent les traditions vintrassiennes, boullanniennes, martinistes et pseudo-kabbalistiques.
Reste à examiner, dans la troisième et dernière partie, comment cet héritage mystique se connecte aux projets monarchistes (via Junius Frey et Naundorff) et aboutit au mythe du Prieuré de Sion de Pierre Plantard !
17 février 2026, Isaac Ben Jacob ©
1 Charles Novak, Jacob Frank, le faux Messie, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 287.
2 Norman Davies, God’s Playground: A History of Poland, vol. 2, Oxford, Oxford University Press, 1981, p. 325-327.
3 Andrzej Walicki, Philosophy and Romantic Nationalism: The Case of Poland, Oxford, Clarendon Press, 1982, p. 245.
4 Émile Appolis, Quelques actes et documents concernant André Towianski et la France, Paris, Bibliothèque Nationale, Manuscrits Français, Nouvelles Acquisitions, n° 11.057, f. 1.
5 Wanda Szerlecka, Andrzej Towianski : Sa vie et son œuvre, Lausanne, Imprimerie Georges Bridel, 1903, p. 15.
6Ibid., p. 18-19.
7 Ibid., p. 22-25.
8 Ibid., p. 45-47.
9 Ibid., p. 48.
10 Andrzej Towiański, Le Banquet (Biesiada), traduit du polonais, Zurich, 1845. Voir aussi Walicki, Philosophy and Romantic Nationalism, op. cit., p. 258-262.
11 Appolis, Quelques actes et documents, op. cit., f. 3-4.
12 Wiktor Weintraub, The Poetry of Adam Mickiewicz, La Haye, Mouton, 1954, p. 287-295.
13 Szerlecka, Andrzej Towianski, op. cit., p. 120-125.
14 Appolis, Quelques actes et documents, op. cit., f. 8.
15 Szerlecka, Andrzej Towianski, op. cit., p. 350-355.
16 Adam Mickiewicz, Correspondance, éd. Ladislas Mickiewicz, Paris, 1860, t. III, p. 125-127.
17 Samuel Fiszman, « Le ‘Double’ de Towiański : Un agent russe du même nom », Revue des Études Slaves, vol. 42, 1963, p. 89-103.
18 Thomas A. Kselman, Miracles and Prophecies in Nineteenth-Century France, New Brunswick, Rutgers University Press, 1983, p. 89.
19 Ibid., p. 90.
20 Émile Appolis, Les Prophètes en Normandie au XIXe siècle : Eugène Vintras, Paris, 1952, Archives départementales du Calvados, document manuscrit, p. 3.
21 Ibid., p. 3-4.
22 Ibid., p. 4.
23 Ibid., p. 5.
24 Ibid., p. 6-7.
25 Ibid., p. 8-9.
26 Ibid., p. 10-12. Voir aussi Auguste Viatte, Les Sources occultes du romantisme, Paris, Champion, 1928, t. II, p. 156-158.
27 Appolis, Les Prophètes en Normandie, op. cit., p. 12-13.
28 Ibid., p. 13.
29 Ibid., p. 13-14.
30 Kselman, Miracles and Prophecies, op. cit., p. 91, donne novembre 1839.
31 Appolis, Les Prophètes en Normandie, op. cit., p. 15.
32 Ibid., p. 16-18.
33 Ibid., p. 25-27.
34 Ibid., p. 30-35.
35 Rapport médical du Dr. Bellanger, 15 mars 1841, Archives diocésaines de Bayeux, cité dans Appolis, Les Prophètes en Normandie, op. cit., p. 35.
36 Appolis, Les Prophètes en Normandie, op. cit., p. 40-42.
37 Ibid., p. 43-45.
38 Ibid., p. 55-60.
39 Mandement de Mgr Robin, évêque de Bayeux, 28 mai 1843, Archives diocésaines de Bayeux.
40 Appolis, Les Prophètes en Normandie, op. cit., p. 110-115.
41 Ibid., p. 125-130.
42Ibid., p. 145.
43Kselman, Miracles and Prophecies, op. cit., p. 96.
44 Lettre de l’abbé Charvoz à Delestre, décembre 1841, Bibliothèque Nationale de France, Manuscrits Français, Nouvelles Acquisitions, n° 11.057, f. 12.
45 Ibid.
46 Ibid.
47 Appolis, Quelques actes et documents, op. cit., f. 15-16.
48 Ibid., f. 16-18.
49 Lettre de Vintras à Towiański, 9 mai 1843, citée dans Appolis, Quelques actes et documents, op. cit., f. 17.
50 Ibid., f. 18.
51 Ibid., f. 19.
52 Ibid., f. 20.
53 Ibid., f. 20-21.
54 Lettre de Vintras [non datée, 1844], citée dans Appolis, Quelques actes et documents, op. cit., f. 25-28.
55 Ibid., f. 26.
56 Ibid., f. 26-27.
57 Ibid., f. 27.
58 Szerlecka, Andrzej Towianski, op. cit., p. 135.
59 Ibid., p. 15.
60 Majer Balaban, Historia Żydów w Krakowie i na Kazimierzu 1304-1868 [Histoire des Juifs à Cracovie et Kazimierz], Cracovie, 1931-1936, t. II, p. 456-489.
61 Towiański, Le Banquet, op. cit., voir Walicki, Philosophy and Romantic Nationalism, op. cit., p. 260.
62 Gershom Scholem, Les Origines de la Kabbale, Paris, Aubier-Montaigne, 1966, p. 487-502.
63 Alexandre Kraushar, Frank i Frankiści Polscy 1726-1816 [Frank et les Frankistes polonais], Cracovie, 1895, t. II, p. 287-295.
64 Ibid., t. II, p. 295, note 1.
65 Appolis, Quelques actes et documents, op. cit., f. 30, note 2.
66 Henryk Szymański, Historia Mariawityzmu [Histoire du Mariavitisme], Varsovie, 1989, p. 25-30.
67 Ibid., p. 145-167, concernant les pratiques sous l’archevêque Kowalski (1903-1935).
68 Jules Bois, Le Satanisme et la magie, Paris, Léon Chailley, 1895, p. 285.
69 bid., p. 286-287.
70 Ibid., p. 288-290.
71 Ibid., p. 291-295. Voir aussi Joanny Bricaud, J.-K. Huysmans et le Satanisme, Paris, Chacornac, 1913, p. 45-48.
72 Bois, Le Satanisme et la magie, op. cit., p. 296.
73 Ibid., p. 298.
74 Bricaud, J.-K. Huysmans et le Satanisme, op. cit., p. 52-55.
75 Ibid., p. 65-70.
76 Bois, Le Satanisme et la magie, op. cit., p. 310-315.
77 Ibid., p. 316-320.
78 Ibid., p. 321-325.
79 Bricaud, J.-K. Huysmans et le Satanisme, op. cit., p. 75-80.
80 Joris-Karl Huysmans, Là-bas, Paris, Tresse et Stock, 1891, chapitres XIX-XXI.
81 Correspondance de Huysmans avec Boullan (1890-1893), dans Lettres inédites à Émile Zola, éd. Pierre Lambert, Genève, Droz, 1953, p. 187-245.
82 Stanislas de Guaita, Le Temple de Satan, Paris, 1891, p. 456-478.
83 Bois, Le Satanisme et la magie, op. cit., p. 330-345.
84 Ibid., p. 350.
85 Ibid., p. 351-355.
86 Novak, Jacob Frank, le faux Messie, op. cit., p. 287.
87 Ibid., p. 265-275, concernant Moses Dobruschka/Junius Frey.
88 Bricaud, J.-K. Huysmans et le Satanisme, op. cit., p. 85-90.
89 Novak, Jacob Frank, le faux Messie, op. cit., p. 285-290.
90 Lettre des frères Émile et Édouard Bournier à Vintras, avril 1866, dans Appolis, Quelques actes et documents, op. cit., f. 45-52.
91 Ibid.
92Ibid., f. 46.
93 Ibid., f. 47.
94 Ibid., f. 48 (nous soulignons).
95 Ibid., f. 48-49.
96 Ibid., f. 49.
97 Ibid., f. 50, note 3. Référence à Léon Ruzicka, « Die Familie von Schönfeld-Dobruschka », Österreichische Familienforschung, vol. 15, 1957, p. 78-85.
98 Robert Amadou, « Jules Doinel et l’Église Gnostique », dans Les Cahiers de la Tour Saint-Jacques, n° 7, 1960, p. 25.
99 Ibid., p. 26-28.
100 Jules Doinel, Lucifer démasqué, Paris, 1895, p. 15-20.
101 Ibid., p. 21.
102 Amadou, « Jules Doinel et l’Église Gnostique », op. cit., p. 30.
103 Gérard de Sède, L’Or de Rennes, ou La Vie insolite de Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château, Paris, Julliard, 1967, p. 145-148.
104 Bricaud, J.-K. Huysmans et le Satanisme, op. cit., p. 95-100.
105 Doinel, Lucifer démasqué, op. cit., passim. L’affaire Léo Taxil (1897) révèle une mystification antimaçonnique orchestrée par Taxil.
106 Amadou, « Jules Doinel et l’Église Gnostique », op. cit., p. 45.
107De Sède, L’Or de Rennes, op. cit., p. 150.
108Joanny Bricaud, L’Église Gnostique Universelle, Lyon, 1911, p. 10-15.
109 Ibid., p. 20-25.
110 Bricaud, J.-K. Huysmans et le Satanisme, op. cit., passim.
111 Bricaud, L’Église Gnostique Universelle, op. cit., p. 30-55.
112 Papus (Gérard Encausse), Martines de Pasqually, Paris, Chamuel, 1895, p. 200-210.
113 Appolis, Quelques actes et documents, op. cit., passim.
114 Novak, Jacob Frank, le faux Messie, op. cit., p. 287.
PARTIE I : Les origines mystiques (XVIIe-XVIIIe siècles)
Cet article explore un réseau souterrain de mouvements mystiques qui, du XVIIe au XXe siècle, ont tissé des connexions entre l’Europe orientale et occidentale. Des Khlysty russes aux Frankistes polonais, des salons occultistes parisiens aux prétendants monarchiques, se dessine une généalogie spirituelle du ‘Prieuré de Sion’ méconnue mais fascinante.
Introduction : Un continent ésotérique méconnu
L’histoire européenne dissimule dans ses marges un phénomène remarquable, mais soigneusement occulté par l’historiographie conventionnelle : l’existence de mouvements mystiques transnationaux qui ont transcendé les frontières religieuses, nationales et temporelles. Ces groupes, qualifiés d’hérétiques ou de marginaux par les autorités établies, ont pourtant exercé une influence méconnue mais décisive sur l’évolution religieuse et politique de l’Europe moderne.
L’ouvrage de Charles Novak, Jacob Frank, le faux Messie (L’Harmattan, 2012)1, associé aux travaux pionniers d’Émile Appolis sur Eugène Vintras2 et aux recherches magistrales de Gershom Scholem sur le sabbatéisme3, permet aujourd’hui d’établir des connexions qui, bien qu’elles ne relèvent point de la conspiration monolithique, révèlent néanmoins une généalogie spirituelle cohérente. Celle-ci s’étend des Khlysty de Russie aux Sabbatéens de l’Empire ottoman, puis aux Frankistes de Pologne, pour aboutir aux cercles occultistes français du XIXe siècle et, ultimement, au projet du Prieuré de Sion élaboré par Pierre Plantard au XXe siècle.
Le présent travail ne prétend point résoudre toutes les énigmes que recèlent ces mouvements. Il vise plutôt à reconstituer, à partir de centaines d’informations éparses, une image cohérente de la façon dont ces courants mystiques se sont transmis, transformés, et ont influencé l’histoire européenne. Cette première partie examine les origines de ces mouvements et leurs caractéristiques communes.
I. Les Khlysty de Russie : L’antinomisme orthodoxe
« Les hérésies naissent toujours aux marges des empires. C’est là, dans les régions frontalières où se mêlent les peuples, que germent les doctrines nouvelles. »
Au cœur de la Russie du XVIIe siècle émerge un mouvement mystique qui va bouleverser l’orthodoxie traditionnelle : les Khlysty (littéralement « Flagellants », bien que ce nom soit une corruption déformante du terme original Khristy, « Christs »)4. Cette secte chrétienne hétérodoxe développe une doctrine révolutionnaire fondée sur un principe paradoxal : la rédemption par le péché, c’est-à-dire l’inversion systématique de tous les principes de la Torah. De telle sorte le Mal devient le Bien, le Haut, le Bas et inverse, tandis qu’aux généalogies Bibliques des élus, celles d’Adam, de Seth, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, on substitue celles des reprouvés, Cain, etc. La lecture de la Bible est ainsi totalement inversée.
Les origines : Daniil Filippov
Le mouvement aurait été fondé vers 1645-1656 par Daniil Filippov (ou Filippovich), un paysan de la région de Kostroma5. Selon la tradition khlystique, en 1645, sur une colline du village de Gorodina dans la province de Vladimir, la divinité descendit sur Daniil dans son char de feu, accompagnée d’anges et de séraphins. Dès lors, il se considéra comme le « Dieu Vivant » (Sabaoth). Il promulgua des commandements à la manière de Moïse au mont Sinaï, annonçant qu’il n’y avait d’autre enseignement que le sien6.
Pour prouver sa doctrine, Daniil prit tous les livres qu’il possédait, les mit dans un sac et les jeta dans la Volga. Désormais, le seul livre qui importait était le « livre de colombe » (golubinaja kniga) écrit selon le cœur par le Saint-Esprit7. Cette destruction symbolique des Écritures marquait une rupture radicale avec l’orthodoxie traditionnelle.
Les pratiques : Radeniyaet transes extatiques
Les Khlysty pratiquent des cérémonies extatiques appelées radeniya (de radenie, signifiant zèle ardent, ferveur)8. Ces rites nocturnes, conduits dans des isba isolées loin des regards, comportent :
- Des danses frénétiques où les participants tournent sur eux-mêmes comme des derviches, ce qui a son importance (lien avec les Derviches)
- Des chants répétitifs hypnotiques
- Des flagellations (d’où leur nom péjoratif) et leur lien avec les confréries de Pénitents du Moyen-âge
- Des états de transe collective où les fidèles s’effondrent, épuisés
- Des rites sexuels, dont des orgies extatiques, et l’inceste.
Lors de certains rites appelés « ronde » ou « navire » (korabl’), les adeptes dansent en cercle autour d’un baquet d’eau. Soudain, un tourbillon apparaît dans l’eau, signe que l’Esprit Saint s’est manifesté. Parfois, l’eau se met à bouillir et à bouillonner, et l’enfant Jésus apparaît dans la vapeur9. Tout au moins sont-ce de telles histoires que les Khlysty rapportent.
La doctrine : Christs incarnés et ascétisme radical
Les Khlysty croient que Jésus était né comme n’importe quel homme. Ce n’est qu’à l’âge de trente ans que l’Esprit Saint l’oignit et fit de lui le Fils de Dieu. Si l’Esprit Saint put entrer en un homme, il peut en entrer d’autres, y compris des femmes. Il s’ensuit logiquement qu’il peut exister de nombreux Christs et de nombreuses Mères de Dieu10. Des généalogies de Christs sont alors vénérées, et fonctionnent au sein de l’organisation secrète comme une « Blood Line » dont les représentants sont investis d’un rôle tout aussi politique que religieux.
Chaque communauté khlystique (korabl’, « arche » ou « navire ») est dirigée par un leader charismatique proclamé « Christ », incarnation vivante de Jésus, aux côtés d’une contrepartie féminine titrée « Mère de Dieu », considérée comme réincarnation de la Vierge Marie11.
Paradoxalement, les Khlysty pratiquent un ascétisme extrême pour préparer leur corps à recevoir l’Esprit Saint :
- Abstinence d’alcool
- Jeûnes prolongés de plusieurs jours ou semaines
- Bien que le mariage soit permis pour des raisons pratiques (« l’aide d’une épouse est indispensable à un paysan »), les rapports sexuels, même avec sa propre femme, constituent un péché12
Le troublant paradoxe : Péché rituel et « unions sacrées »
Toutefois, et c’est ici que réside le nœud de la doctrine antinomienne, certaines branches khlystiques, notamment celles influencées par les enseignements gnostiques, pratiquent des rites sexuels ritualisés. Selon des accusations persistantes, et d’une grande concordance (bien que contestées par certains historiens comme Karl Grass13), après l’extinction des bougies lors des radeniya, les participants se livreraient à des unions sexuelles collectives considérées comme « sacrées » puisqu’accomplies dans un état d’extase spirituelle. L’inceste était également de mise…
Le plus troublant réside dans leur justification théologique du péché comme instrument du sacré et du salut : pour certaines branches radicales, la transgression, y compris l’inceste et d’autres pratiques abominables, constituerait une voie de purification spirituelle. Ainsi que l’analysait l’historien Anatoly Etkind, « les Khlysty pratiquaient l’atteinte de la grâce divine par le péché dans des rituels extatiques qui, selon les rumeurs, se transformaient parfois en orgies sexuelles »14.
Cette dialectique entre pureté ascétique et corruption ritualisée annonce les mouvements qui suivront.
Organisation : Les « arches » clandestines et les Nautoniers
Les Khlysty opèrent comme un réseau décentralisé de communautés autonomes, plutôt que selon une hiérarchie rigidement centralisée15. Ces communautés, appelées korabli (« navires » ou « arches »), symbolisent des vaisseaux spirituels naviguant dans un monde profane. Elles comptent typiquement 20 à 50 membres, issus principalement des classes paysannes et artisanales de Russie rurale16.
Des cellules khlystiques secrètes existent dans toute la Russie pré-révolutionnaire (environ 40 000 adeptes au total, ce qui est considérable, et serait par ailleurs sous estimé)17. Des messagers circulent clandestinement entre elles pour faciliter la communication. Elles font l’objet de persécutions et sont perçues comme un élément subversif par les autorités russes et les instances ecclésiastiques du XIXe siècle18.
Expansion et ramifications
Au XVIIIe siècle, des changements doctrinaux conduisent à l’émergence de groupes dissidents tels que les Postniki (Jeûneurs) et plus tard les Israélites, avec certaines ramifications subsistant jusqu’au XXe siècle19.
La branche la plus radicale, les Skoptsy (Castrés), fondée par Kondraty Selivanov (1732-1832), pousse la logique ascétique à son extrême : la castration pour les hommes et l’ablation des seins pour les femmes, pratiques qu’ils nomment le « baptême de feu »20. Paradoxalement, Selivanov prétend simultanément être Christ incarné ET descendant de l’empereur Pierre III, époux de Catherine II21. Ainsi que le soulignait Anatole Leroy-Beaulieu : « Chose singulière, dans un dessein politique peut-être autant que dans une pensée religieuse, ce paysan, qui se donnait comme christ et fils de Dieu, se donnait en même temps comme prince et empereur. »22 Il s’agit de l’un des exemples les plus frappants de l’existence au sein de cette société secrète d’une ou de plusieurs « Blood Ligne ».
Cette fusion du messianisme religieux et de la prétention monarchique préfigure exactement les ambitions d’Eva Frank et de Karl-Wilhelm Naundorff que nous examinerons ultérieurement.
II. Sabbataï Tsevi et la naissance du sabbatéisme
« Le messianisme juif connut au XVIIe siècle son apogée et sa catastrophe. De cette catastrophe naquit une hérésie qui devait marquer l’histoire européenne pour les siècles à venir. »
Presque simultanément à l’émergence des Khlysty en Russie, dans l’Empire ottoman surgit une figure qui va secouer le monde juif jusqu’en ses fondements : Sabbataï Tsevi (שַׁבְּתַי צְבִי, 1er août 1626 – vers le 17 septembre 1676)23. Ce kabbaliste de Smyrne (aujourd’hui Izmir, Turquie) se proclame Messie en 1665, suscitant un enthousiasme messianique sans précédent dans les communautés juives dispersées.
Les origines : Un mystique bipolaire
Sabbataï naît à Smyrne, prétendument le jour de Tisha B’Av, le jeûne commémorant la destruction des deux Temples de Jérusalem, date traditionnellement associée à la naissance du Messie24. En hébreu, Sabbataï signifie Saturne ; dans la tradition juive, « le règne de Sabbataï », la planète suprême, était souvent lié à l’avènement du Messie25. A moins qu’il s’agisse plutôt de celle de Satan.
Sa famille serait issue de Juifs romaniotes de Patras. Son père, Mordecai, agent d’une maison de commerce anglaise à Smyrne, acquiert une certaine aisance26. Sabbataï étudie le Talmud sous la direction du grand rabbin de Smyrne, Joseph Escapa, mais les études halakhiques (loi juive) ne l’intéressent guère. Il se tourne vers la Kabbale dès l’adolescence27.
Sabbataï souffre manifestement de ce que nous diagnostiquerions aujourd’hui comme un trouble bipolaire sévère. Il comprend sa condition en termes religieux : ses phases maniaques sont des moments d’« illumination » (hitlahavout), ses périodes de dépression des temps de « chute » (yeridah), lorsque le visage de Dieu lui est caché28. Pendant ses périodes d’illumination, il se sent poussé à enfreindre la loi juive, à accomplir des rituels bizarres (ma’asim zarim, « actes étranges »), et à prononcer publiquement le Nom ineffable de Dieu29. Notons que nombre de bipolaire ont été victimes pendant leur enfance de violences sexuelles, voir de comportements incestueux intrafamiliaux. On peut ainsi s’interroger sur les mœurs de cette famille, qui aurait pu fort bien avoir été pénétrée par des Khlysty, notamment par le jeu des alliances, ou des Bogomiles, puisque la région en était justement peuplée.
La doctrine sabbatéenne : Rédemption par la transgression
La doctrine sabbatéenne s’appuie sur la Kabbale lourianique d’Isaac Louria (1534-1572), notamment les concepts de :
- Tsimtsoum (צמצום) : la contraction divine initiale permettant la création
- Shevirat ha-kelim (שבירת הכלים) : la « brisure des vases », catastrophe cosmique primordiale
- Tikkun olam (תיקון עולם) : la « réparation du monde » par les actes humains30
Mais Sabbataï radicalise cette mystique et la déforme pour amplifier certains de ses travers de façon exagérée. Pour lui, la réparation ne passe point par l’observance pieuse des commandements, mais par leur transgression consciente de la Torah et de ses fondements. Les « étincelles divines » (nitsotsot) emprisonnées dans les « écorces » (kelipot) du mal ne peuvent être libérées que si le Messie « descend dans les ténèbres » pour les en extirper31. En réalité il développe une doctrine totalement inspirée du Manichéisme et du Catharisme, notamment un dualisme poussé, bien que non revendiqué, et le principe selon lequel l’homme ne peut s’extraire d’un monde créé et dominé sans partage par le Démiurge.
Cette doctrine, que Gershom Scholem qualifiera plus tard de « rédemption par le péché » (geulah ba’avera), justifie toutes les transgressions : violation du shabbat, mariage mystique avec la Torah (conçue comme l’Ein Sof, « l’Infini »), prononciation du Tétragramme sacré, orgies sexuelles, inceste, et ultimement, l’apostasie elle-même32.
1665 : L’explosion messianique
En 1665, Sabbataï rencontre à Gaza Nathan de Gaza (1643-1680), jeune érudit et kabbaliste qui souffre lui aussi de délusions. Nathan, frappé par une vision, proclame que Sabbataï est le Messie tant attendu, et s’assigne le rôle d’Élie le Prophète, celui qui doit annoncer la venue du Rédempteur33.
L’annonce se propage comme un incendie à travers les communautés juives d’Europe, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. De la Pologne massacrée par les Cosaques de Bogdan Chmelnitski (1648-1649) jusqu’aux ghettos d’Amsterdam, des dizaines de milliers de Juifs vendent leurs biens et se préparent au retour triomphal en Terre Sainte34. Même de grands rabbins sont emportés par la fièvre messianique.
Les millénaristes chrétiens partagent l’enthousiasme, prédisant la chute des Ottomans et de l’Islam35. Menasseh Ben Israel, dans sa lettre à Oliver Cromwell, fait appel à cette croyance pour plaider la réadmission des Juifs en Angleterre : « les opinions de nombreux chrétiens et la mienne concordent en ceci : nous croyons tous deux que le temps de la restauration de notre Nation dans son pays natal est très proche »36. Il faut ainsi croire qu’en ce XVII siècle nombre de famille juive des Balkans avaient été pénétrées par des populations extérieures au judaïsme, et bien que conservant en apparence leur judaïté, se comportaient en secret comme des hérétiques bogomilisants.
1666 : L’apostasie catastrophique
En février 1666, Sabbataï arrive à Constantinople et est immédiatement arrêté sur ordre du grand vizir Köprülüzade Fazıl Ahmed Pacha37. Emprisonné confortablement d’abord à Istanbul, puis à Gallipoli, il continue à recevoir des visiteurs et à se comporter en Messie. Il abolit même le jeûne du 9 Av (Tisha B’Av) et le remplace par une fête célébrant son anniversaire38.
En septembre 1666, il est transféré au palais impérial d’Andrinople (aujourd’hui Edirne) pour être jugé devant le sultan Mehmed IV. Accusé de fomenter la sédition, il se voit offrir le choix : la mort par supplice, ou la conversion à l’Islam39.
Le 16 septembre 1666 (selon certaines sources, le 17), Sabbataï choisit la conversion40. Il revêt le turban musulman, prend le nom d’Aziz Mehmed Effendi, et reçoit une pension royale ainsi qu’un poste dans l’administration palatiale comme portier41.
Cette apostasie apparente, loin de détruire le mouvement, devient le cœur d’une nouvelle théologie. Nathan de Gaza et Samuel Primo élaborent une justification mystique : le Messie devait descendre dans les ténèbres pour en libérer les étincelles divines. L’apostasie n’est qu’une apparence, un « vêtement » temporaire42.
Les Dönmeh : Crypto-juifs musulmans
Les fidèles de Sabbataï qui le suivent dans l’apostasie, appelés dönmeh (« convertis » en turc), forment alors une communauté crypto-juive : musulmans en apparence, sabbatéens et bogomilisants en secret43. Environ 200 familles se convertissent aux côtés de Sabbataï, suivies de deux autres vagues de conversions massives après sa mort44.
Ils s’établissent principalement à :
- Salonique (aujourd’hui Thessalonique, Grèce) — centre principal
- Istanbul
- Les Balkans (Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Croatie)
Les Dönmeh se divisent en trois sectes principales45 :
- Izmirlis (de Smyrne) — les plus conservateurs
- Yakubis — disciples de Yaakov Querido (1650-1690), qui se proclame réincarnation de Sabbataï
- Karakaşlar — disciples de Baruchiah Russo (Osman Baba, mort en 1720), la branche la plus radicale, qui abolit de nombreuses interdictions bibliques
Ces communautés maintiennent pendant des siècles une double identité, pratiquant l’endogamie stricte (mariages uniquement entre Dönmeh, y compris incestueux), interdisant l’intermariage avec les Juifs ou les Musulmans orthodoxes, et préservant en secret leurs croyances sabbatéennes46. Au XIXe siècle, les Dönmeh représentent environ 10 % de la population de Salonique47.
Sabbataï lui-même vit encore dix ans, oscillant entre pratiques musulmanes et juives. En 1672, dénoncé pour ses ambiguïtés religieuses, il est exilé à Dulcigno (aujourd’hui Ulcinj, Monténégro), où il meurt le 17 septembre 1676, jour de Yom Kippour48.
III. Une parenté troublante : Khlysty et Sabbatéens
« Deux mouvements, séparés par des milliers de kilomètres et par la barrière des religions, développent simultanément des doctrines si similaires qu’elles semblent procéder d’une source commune. Coïncidence ? Ou logique mystique universelle ? »
Charles Novak, dans son étude sur Jacob Frank, établit une observation cruciale : les Sabbatéens constituent une « secte parente des Khlysty de Russie »49. Cette affirmation, bien qu’aucune preuve officiellement rapportée de contact direct n’existe entre les deux mouvements, repose sur des similitudes doctrinales et structurelles frappantes.
Parallèles doctrinaux
| Khlysty | Sabbatéens |
| Rédemption par le péché et la transgression | Doctrine de geulah ba’avera (rédemption par le péché) |
| Leaders charismatiques = « Christs » incarnés | Sabbataï = Messie incarné, réincarnations successives |
| Rejet des Écritures traditionnelles (destruction des livres dans la Volga) | Rejet du Talmud, réinterprétation radicale de la Torah |
| Rites sexuels comme pratiques mystiques | « Unions sacrées », antinomisme sexuel radical |
| Cryptisme : pratique orthodoxe en public, hérésie en secret | Dönmeh : musulmans en apparence, sabbatéens en secret |
| Ascétisme extrême + transgressions rituelles | Jeûnes + violations des interdits |
| Prétentions monarchiques (Selivanov = Pierre III) | Prétentions messianiques/impériales (Eva Frank = Taranakova ?) |
Convergence géographique
Les zones d’influence se touchent :
- L’Empire ottoman au sud (Sabbatéens/Dönmeh)
- La Russie au nord (Khlysty)
- Entre les deux, la Pologne-Lituanie, véritable carrefour où ces influences vont bientôt converger.
La région de Vilnius (Wilna), d’où émergera plus tard Andrzej Towiański (que nous étudierons dans la partie II), se trouve précisément à cette intersection50.
Profil sociologique commun
Ces mouvements attirent des populations marginalisées, en quête d’une spiritualité plus intense que celle offerte par les institutions religieuses établies. Ils promettent :
- Une relation directe avec le divin, sans médiation sacerdotale
- Une transformation imminente du monde
- Un rôle actif dans la rédemption cosmique
L’historien Gershom Scholem, bien qu’il ne traite pas directement des Khlysty, souligne que le sabbatéisme représente « le phénomène le plus bouleversant de l’histoire juive depuis la destruction du Temple »51. On pourrait en dire autant des Khlysty pour l’orthodoxie russe.
IV. Jacob Frank : L’héritier radical
« Si Sabbataï Tsevi ouvrit la porte de l’hérésie, Jacob Frank la franchit entièrement et invita le monde à le suivre dans l’abîme. »
C’est dans ce contexte fertile en messianismes hétérodoxes que surgit, au milieu du XVIIIe siècle, la figure la plus controversée de cette généalogie mystique : Jacob Frank (Yaakov ben Yehudah Leib, 1726-1791)52, né Jacob Leibowicz dans une famille juive de Korolówka en Podolie (actuelle Ukraine occidentale)53.
Les origines : Un sabbatéen radical
Le père de Jacob, Yehudah Leib, est lui-même un Sabbatéen convaincu. Excommunié pour ses croyances hérétiques, il émigre vers Czernowitz (Bucovine) en 1730, où l’influence des Sabbatéens turcs est beaucoup plus présente54. Le jeune Jacob grandit donc dans une atmosphère sabbatéenne, rejetant très tôt le Talmud et se désignant lui-même comme « un homme simple » ou « sans instruction » (am ha-aretz)55.
Comme marchand itinérant de textiles et de pierres précieuses, Frank visite fréquemment les territoires ottomans, où il gagne le surnom de « Frank », nom généralement donné en Orient aux Européens56. Il vit dans les centres du sabbatéisme contemporain : Salonique et Smyrne.
Au début des années 1750, Frank devient intime avec les leaders sabbatéens, particulièrement la secte radicale des Karakaşlar fondée par Baruchiah Russo (Osman Baba, mort en 1720)57. Deux disciples d’Osman Baba assistent comme témoins à son mariage en 175258.
1755 : Retour en Pologne
En 1755, Frank retourne en Pologne, se présentant comme émissaire des Dönmeh et célèbre kabbaliste59. Il parvient à unifier les groupes sabbatéens éparpillés à travers la Podolie et attire de nombreux disciples.
Son mot d’ordre résume sa théologie radicale : « C’est en violant la Torah qu’on l’accomplit. »60
Pour Frank, le monde est tellement corrompu que seule une transgression totale peut conduire à la rédemption. Il faut « descendre dans l’abîme » (yeridah le-to’hotei tehom) pour en remonter purifié61. Cette doctrine justifie toutes les transgressions : adultère, inceste, violence, et ultimement, l’apostasie.
1757-1759 : Les Disputations et la conversion collective
Frank et ses disciples, se faisant appeler « Anti-Talmudistes » ou « Zoharistes », demandent l’autorisation aux autorités ecclésiastiques catholiques de tenir des disputations publiques contre les rabbins62. Deux disputations majeures ont lieu :
- Kamieniec Podolski, 20 juin 1757 : Dirigés par Leib Krysa de Nadworna, Rabbi Nachman ben Shmuel Levi de Busk et Elisha Schorr de Rohatyn (Frank lui-même ne parle pas suffisamment bien le polonais pour prendre la parole), les Frankistes l’emportent sur 40 rabbins menés par le grand rabbin de Lwów, Rabbi Chaim Rappaport63.
- Lwów (Lvov), 17 juillet 1759 : Nouvelle victoire frankiste. Les « Talmudistes » sont condamnés à payer une amende à leurs opposants, et tous les exemplaires du Talmud dans l’évêché de Podolie doivent être brûlés64.
À ce moment critique, Jacob Frank proclame être la réincarnation directe de Sabbataï Tsevi et d’Osman Baba, et annonce avoir reçu des révélations célestes. Ces révélations appellent à la conversion des Frankistes au christianisme, qui doit constituer une « étape transitoire visible » vers la future religion (das) que Frank révélera65.
Septembre 1759 : Le baptême collectif
En 1759, des négociations intensives sont menées avec les hauts représentants de l’Église polonaise pour la conversion des Frankistes au catholicisme romain. Le primat polonais Łubieński et le nonce papal Nicholas Serra sont suspicieux des aspirations des Frankistes, mais sur l’insistance de l’administrateur du diocèse de Lwów, le chanoine Mikulski, l’accord est conclu66.
Après la disputation de 1759, les Frankistes sont priés de démontrer en pratique leur adhésion au christianisme. Jacob Frank, qui vient d’arriver à Lwów, encourage ses fidèles à franchir le pas décisif. Le baptême des Frankistes est célébré avec grande solennité dans les églises de Lwów, des membres de la szlachta (noblesse) polonaise jouant le rôle de parrains67.
Les néophytes adoptent les noms de leurs parrains et marraines, et finissent par rejoindre les rangs de la noblesse. Frank lui-même est baptisé le 17 septembre 1759 à Lwów (et confirmé le lendemain, 18 septembre, à Varsovie), avec le roi Auguste III comme parrain. Son nom de baptême est « Joseph » (Józef)68.
Au cours de la première année (1759-1760), plus de 514 individus sont convertis au christianisme à Lwów uniquement, et près d’un millier l’année suivante69. En 1790, 26 000 Juifs au total sont enregistrés baptisés en Pologne70, bien que ce chiffre inclue probablement des conversions non-frankistes.
Charles Novak note que cette conversion collective est **« inédite dans l’Église catholique de Pologne »**71. Le pape suit l’affaire de près, et des rapports détaillés sont envoyés au Vatican. Contrairement aux conversions forcées d’Espagne ou du Portugal, celle-ci est volontaire et s’inscrit dans un projet pseudo-messianique.
Mais cette conversion n’est point une apostasie véritable. Pour Frank, le catholicisme n’est qu’un « vêtement » (levush) temporaire sur le chemin vers la « vraie religion » (das) qui doit advenir72. Les Frankistes, ses disciples ne sont en réalité ni Juifs, ni Chrétiens, ni Catholiques. Ce sont des Bogomiles, proches parents des Khlysty qui se revêtent d’autres religions en apparences, et qui adoptent les us et coutumes de ces dernières afin de survivre et de s’en servir de véhicule.
1760-1772 : L’emprisonnement à Częstochowa
Peu après sa conversion, Frank est de nouveau arrêté, cette fois par les autorités chrétiennes, scandalisées par le fait qu’il se laisse adorer comme le Messie73. Il est emprisonné dans la forteresse-monastère de Częstochowa, haut lieu de pèlerinage marial polonais, où il restera treize ans (1760-1772)74.
Paradoxalement, cette prison devient le lieu où Frank développe l’ensemble de ses doctrines théologiques les plus originales, notamment le concept de Messie féminin. C’est là qu’il prépare l’ascension de sa fille, Eva Frank, comme figure messianique centrale75.
Libéré en 1772 par les Russes lors du premier partage de la Pologne, Frank s’installe d’abord à Brno (Brünn) en Moravie, où il passe treize ans et développe pleinement sa théosophie76. C’est à Brno que naîtra Moses Dobruschka, le futur Junius Frey, dont nous traiterons dans la partie III.
L’organisation frankiste : Les quatre cercles
L’organisation frankiste se structure en quatre cercles concentriques selon le degré de connaissance initiatique77 :
- Le cercle intérieur : Frank et sa famille (sa femme Hannah Kohen, sa fille Eva, ses fils)
- Les disciples proches : environ 50 personnes, détenteurs des secrets ultimes
- Les convertis convaincus : plusieurs milliers, conscients du projet messianique
- Les sympathisants restés dans le judaïsme ou convertis mais ignorants du projet véritable
Cette structure hiérarchique permet au mouvement de transcender les frontières religieuses : des frankistes convertis au catholicisme côtoient des frankistes restés formellement juifs, tous unis par une fidélité secrète à Frank. De même les sabbatéens convertis à l’Islam, c’est-à-dire les Dönmeh autorisent le mouvement à s’étendre dans la sphère d’influence musulmane. Enfin la dernière branche de ce mouvement souterrain, les Khlysty, adopte le même comportement au regard de l’Orthodoxie et pénètre les institutions Russes en toute discrétion. Un même mouvement s’étend par toute l’Europe, jusqu’à l’Oural, et se revêt de masques multiples, à la façon d’une organisation que la police Russe a fort bien pu qualifier au XIX siècle de Protocole des Sages de Sion, ou de P.S (Prieuré ou d’Arche de Sion). Cette organisation, bien que n’ayant aucune attache véritable avec le Judaïsme, comportait en son sein des familles d’apparence juive et des Khlysty, ce qui a pu laisser supposer a la police Tsariste qu’il s’agissait d’une sorte de synarchie crypto judaïque. L’Erreur était de taille puisque l’organisation en question était crypto-Bogomile.
V. La cour d’Offenbach : Un État dans l’État
« Tel un souverain en exil, Frank établit sa cour là où aucun pouvoir temporel ne pouvait l’atteindre. Offenbach devint le siège d’un empire mystique. »
En 1786, après sa libération et son séjour morave, Frank s’installe définitivement à Offenbach am Main, près de Francfort78. Avec l’argent collecté auprès de ses fidèles à travers toute l’Europe centrale, il établit une véritable cour quasi-royale dans un palais somptueux.
Le faste royal
Frank vit dans un luxe ostentatoire, entouré de :
- Une garde armée de hussards frankistes en uniforme
- Des domestiques nombreux
- Des carrosses à six chevaux
- Des banquets fastueux
- Des cérémonies rituelles élaborées79
Cette cour n’est pas seulement une manifestation de mégalomanie. Elle préfigure le projet politique frankiste : la création d’un État frankiste quelque part en Europe, un projet digne des rêves les plus sublimes du fameux Prieuré de Sion (de Pierre Plantard). Novak et Scholem concordent : les Frankistes visaient l’établissement d’un territoire autonome, probablement dans les Balkans, sur les ruines de l’Empire ottoman en déclin, spécifiquement en Bosnie-Herzégovine ou dans les Confins militaires croates80. Non d’un état Sioniste Juif, mais d’un état CHRETIEN DUALISTE et CATHARE.
Ce projet territorial n’est pas sans rappeler celui des Dönmeh sabbatéens qui, selon le rabbin Jacob Sasportas (détracteur du sabbatéisme), réclamaient eux aussi un territoire autonome dans les Balkans au sein de l’Empire ottoman⁸¹.
Eva Frank : La « Sainte Maîtresse »
Frank règne à Offenbach jusqu’à sa mort le 10 décembre 1791⁸². Il laisse sa fille Eva Frank (1754-1816) continuer son œuvre. Eva, surnommée la « Sainte Maîtresse » (Heilige Herrin), maintient la cour jusqu’à sa propre mort en 1816⁸³.
Eva occupe une position centrale dans la théologie frankiste tardive. Frank la considère comme l’incarnation de la Shekinah (Présence divine féminine), voire comme une figure messianique à part entière⁸⁴, telle Marie-Madeleine. Les disciples lui vouent un culte quasi-divin.
Le mystère de la princesse Taranakova
Certaines sources, notamment le manuscrit du gouverneur prussien Julius von Brinken (1825), suggèrent qu’Eva Frank et la mystérieuse princesse Taranakova ne feraient qu’une⁸⁵. Cette princesse, emprisonnée par Catherine II de Russie, prétendait être la fille illégitime de la tsarine Élisabeth Ire de Russie et du comte Alexeï Razoumovski⁸⁶.
Si cette identification est exacte — bien que hautement controversée —, elle révélerait les prétentions impériales de la dynastie frankiste. Le frankisme se superposerait presque complètement ici aux doctrines politico-religieuses des khlystes : fusion du messianisme religieux et de la prétention monarchique, exactement comme chez Kondraty Selivanov des Skoptsy.
Ainsi que le remarque Novak, cette identification reste spéculative mais témoigne de l’ampleur des ambitions frankistes⁸⁷.
VI. Dispersion et survie : Les descendants frankistes
Après la mort d’Eva Frank, les frankistes se dispersèrent. Mais leur influence perdura, cachée sous mille identités.
Après la mort d’Eva Frank en 1816, le mouvement se désagrège officiellement. Mais comme le note Gershom Scholem, cette désagrégation est plus apparente que réelle⁸⁸. Dans les années 1830, des émissaires frankistes récupèrent systématiquement tous les manuscrits, portraits et objets symboliques dans les familles frankistes de Pologne, Bohême et Allemagne⁸⁹. Ils nettoient toutes traces du mouvement, méticuleusement pourrait-on dire scientifiquement.
Cette destruction volontaire des archives explique pourquoi les sources directes sur le frankisme sont si rares. Les chercheurs comme Alexandre Kraushar (lui-même issu d’une famille de convertis, fait troublant) ou Aaron Jellinek ont pu consulter des manuscrits qui ont ensuite mystérieusement disparu. Le veritable Prieure de Sion (celui des protocoles) entrait en mode sous-marin, et entendait faire disparaitre des mémoires jusqu’au moindre souvenir de ses ambitions et de son existence.
La diaspora frankiste
La diaspora frankiste se répand à travers l’Europe :
- Pologne : Varsovie reste un centre important
- Allemagne : Francfort, Offenbach, Breslau (Wrocław)
- Autriche-Hongrie : Vienne, Prague, Brno
- Croatie : Zagreb, Osijek (dans les Confins militaires)
- France : Paris attire plusieurs frankistes éminents
Charles Novak a identifié dans les archives allemandes 173 familles frankistes établies à Offenbach après la mort de Frank. Klaus Werner, historien de Francfort, a recensé 82 noms d’enfants de la deuxième et troisième génération frankiste.
Ascensions fulgurantes
Ces descendants suivent des trajectoires remarquables :
- Ascension sociale : De la bourgade juive pauvre à la noblesse européenne en une génération
- Carrières militaires : Nombreux officiers dans les armées autrichienne, prussienne, française
- Carrières diplomatiques : Agents, espions, conseillers
- Monde bancaire : Charles Novak cite le témoignage de Jacob Emden (1697-1776), rabbin hostile au frankisme, rapportant une agression par deux frankistes, Mendel Speyer et Jacob Rothschild. Ces noms correspondent aux fondateurs de deux des plus grandes banques d’Allemagne. Moses von Portheim, frankiste repenti, affirme dans ses mémoires (écrits à 90 ans, donc sujets à caution) que Meyer Amschel Rothschild (1744-1812), fondateur de la dynastie bancaire, aurait servi de « trésorier » à la secte frankiste et à des loges maçonniques liées au mouvement.
- Franc-maçonnerie : Infiltration massive des loges allemandes et autrichiennes, notamment les Illuminés de Bavière.
VII. Schizophrénie mystique et crypto-identité
« L’homme frankiste est un être double. Il porte un masque pour le monde, et garde un visage secret pour les siens. Cette dualité devient sa nature même. »
Le phénomène le plus troublant chez les descendants frankistes est ce que Novak appelle leur « schizophrénie mystique » : une capacité à maintenir simultanément des identités contradictoires.
Ainsi, des familles frankistes :
- Sont officiellement catholiques, parfois intégristes
- Maintiennent secrètement une conscience de leur origine pseudo juive, c’est-à-dire crypto-Bogomile
- Participent activement à la franc-maçonnerie
- Occupent des postes dans des gouvernements réactionnaires
- Tout en conservant un projet messianique révolutionnaire
Cette multiplicité identitaire fait du frankisme un objet d’étude particulièrement complexe.
Comme l’écrit Scholem : « Les descendants frankistes, bien que chrétiens, ont encore une judaïté complète dans la deuxième partie du XIXe siècle, soit sur trois générations et plus de cent ans après la conversion de leurs ancêtres. » En réalité, sous couvert de Judaïté, Gershom Scholem pense a leur origine crypto-Bogomile, puisqu’il souligne dans d’autre écrits le lien très net existent entre les Cathares, ou Bogomiles et le mouvement Sabbatéen et Frankiste.
Interprétation : Nihilisme ou conservatisme paradoxal ?
Gershom Scholem interprète le frankisme comme un mouvement nihiliste, destruction totale des valeurs en vue d’une reconstruction messianique. Novak, quant à lui, propose une interprétation différente : pour lui, le frankisme représente un mouvement paradoxalement conservateur qui tente d’établir un pont entre juifs et chrétiens, tout en infiltrant les structures de pouvoir européennes pour préparer l’avènement d’une ère nouvelle.
Cette infiltration ne relève pas selon lui de la conspiration au sens vulgaire, mais d’une stratégie messianique : placer des initiés aux postes-clés pour faciliter la transformation future de la société. Nous avons la encore l’image saisissante du Prieure de Sion tel qu’ambitionné ou rêvé par Pierre Plantard.
Conclusion de la partie I : Un héritage en mutation
« Ainsi se nouent les fils qui relient l’Orient à l’Occident, le pseudo judaïsme au christianisme, la mystique à la politique. »
Au terme de cette première partie, nous avons établi la généalogie mystique qui mène des Khlysty russes aux Frankistes européens, en passant par les Sabbatéens ottomans. Ces mouvements partagent :
- Une doctrine antinomienne de rédemption par le péché
- Des leaders messianiques charismatiques considérés comme incarnations divines
- Le cryptisme et la double identité religieuse
- Des rites transgressifs, notamment sexuels
- Un projet politique de transformation radicale du monde
- Des prétentions monarchiques (Selivanov = Pierre III ; Eva Frank = Taranakova ? ; Naundorff = Louis XVII ?)
Dans la deuxième partie, nous examinerons comment cette tradition frankiste entre en contact avec les mouvements occultistes français du XIXe siècle, notamment à travers la figure d’Andrzej Towiański et les prophètes Eugène Vintras et l’abbé Boullan, créant ainsi un pont entre l’ésotérisme juif et l’occultisme catholique.
Dans la troisième partie, nous explorerons la dimension politique du réseau : comment des agents royalistes crypto-juifs et bogomiles (Junius Frey, Karl-Wilhelm Naundorff) tentèrent d’infiltrer les monarchies européennes, culminant avec le projet du Prieuré de Sion de Pierre Plantard au XXe siècle.
25 janvier 2026, Isaac Ben Jacob ©
Notes
1 Charles Novak, Jacob Frank, le faux messie : Déviance de la kabbale ou théorie du complot, L’Harmattan, Paris, 2012.
2 Émile Appolis, Les Manifestations de l’Esprit : Contribution à l’histoire du mysticisme romantique, thèse de doctorat, Faculté des Lettres de Montpellier, 1942. Republié en 1957.
3 Gershom Scholem, Sabbatai Sevi: The Mystical Messiah, 1626-1676, traduit par R. J. Zwi Werblowsky, Princeton University Press, Princeton, 1973. Édition originale en hébreu : 1957.
4 « Khlysts », New Religious Movements, 4 avril 2024. URL : https://newreligiousmovements.org/k/khlysts/. Le terme Khlysty (хлысты) signifie « fouets » ou « flagellants », mais est une corruption du nom qu’ils utilisaient : Khristovovery (Христововеры, « croyants en Christ ») ou Khristy (Христы, « Christs »).
5 Ibid. La première référence historique aux Khlysty se trouve dans les écrits des Vieux-Croyants (Old Believers) datant de la fin du XVIIe siècle.
6 « The Wheel And The Knife », The Awl, mars 2017. URL : https://www.theawl.com/2017/03/the-wheel-and-the-knife/.
7 Ibid.
8 « Khlysts », Grokipedia, 2024. URL : https://grokipedia.com/page/Khlysts. Le terme radeniye (радение) provient de la racine rad- signifiant joie, zèle ardent.
9 « The Wheel And The Knife », op. cit.
10 Ibid.
11 « Khlysts », Grokipedia, op. cit. Chaque korabl’ (navire/arche) était dirigé par un « Christ » et une « Mère de Dieu ».
12 « Khlysts », Wikipedia, 10 novembre 2025. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Khlysts.
13 Karl Konrad Grass, Die russischen Sekten, vol. I : Die Gottesleute oder Chlüsten, Leipzig, 1907-1914. Cité dans l’article Wikipedia sur les Khlysty. Grass examine les preuves et rejette les accusations d’orgies comme calomnieuses.
14 Alexandre Etkind, Khlyst: Sekty, literatura i revoliutsiia (Les Khlysty : Sectes, littérature et révolution), Moscou, NLO, 1998. Compte rendu dans The Journal of Modern History, mars 2001.
15 « Khlysts », Grokipedia, op. cit.
16 Ibid.
17 « Khlysts », Wikipedia, op. cit. Les cellules étaient particulièrement nombreuses dans les usines du district de Perm.
18 Ibid.
19 Ibid. Au début du XXe siècle, il y avait environ 20 000 Nouveaux Israélites, 15 000 Anciens Israélites et 3 000 Postniki en Russie.
20 « The Skoptsy: The story of the Russian sect that maimed for its beliefs », Russia Beyond, 25 août 2016. URL : https://www.rbth.com/politics_and_society/2016/08/25/the-skoptsy-the-story-of-the-russian-sect-that-maimed-for-its-beliefs_624175.
21 Ibid. « Selivanov ne se mêlait pas de politique mais avec ses radeniya le culte devint populaire parmi la bohème de la capitale — à l’époque, le mysticisme était en vogue. Un fonctionnaire du nom de Lubyanovsky rapporte que le tsar Alexandre Ier visita Selivanov avant la bataille d’Austerlitz en 1805. »
22 Anatole Leroy-Beaulieu, L’Empire des Tsars et les Russes, tome III : La Religion, Paris, Hachette, 1889, p. 508.
23 « Sabbatai Zevi », Wikipedia, 12 décembre 2025. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Sabbatai_Zevi.
24 Ibid.
25 Ibid.
26 Ibid.
27 Ibid.
28 « Who Was Shabbetai Zevi? », My Jewish Learning, 19 novembre 2017. URL : https://www.myjewishlearning.com/article/shabbetai-zevi/.
29 Ibid.
30 Gershom Scholem, Sabbatai Sevi, op. cit., chapitres 1-2.
31 Ibid., p. 283-305.
32 Gershom Scholem, « Redemption Through Sin », in The Messianic Idea in Judaism, New York, Schocken Books, 1971, p. 78-141. Essai originalement publié en hébreu en 1935.
33 « Sabbatai Zevi », Wikipedia, op. cit.
34 Ibid.
35 « Shabbetai Tzevi », Encyclopedia of the Early Modern World, Encyclopedia.com. URL : https://www.encyclopedia.com/history/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/shabbetai-tzevi-also-sabbatai-sevi-zevi-or-zebi-1626-1676.
36 Cité dans Gershom Scholem, Sabbatai Sevi, op. cit., p. 438.
37 « Sabbatai Zevi », Wikipedia, op. cit.
38 « Shabbatai Tzevi », Encyclopedia of the Early Modern World, op. cit.
39 Ibid.
40 « How 1666 helps explain 2017 », Jewish Rhode Island, 28 novembre 2017. URL : https://www.jewishrhody.com/stories/how-1666-helps-explain-2017,7652. La date exacte varie selon les sources : 16 ou 17 septembre 1666.
41 « Who Was Shabbetai Zevi? », op. cit.
42 « Sabbateans », Wikipedia, 16 octobre 2025. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Sabbateans. « Nathan de Gaza et Samuel Primo étaient intéressés à maintenir le mouvement. »
43 Cengiz Şişman, The Burden of Silence: Sabbatai Sevi and the Evolution of the Ottoman-Turkish Dönmes, Oxford University Press, 2015.
44 « ‘Sabbatai, my beloved’: When Jews embraced Islam », Ynetnews, 5 juillet 2025. URL : https://www.ynetnews.com/jewish-world/article/sjr9e2bhge. Environ 200 familles se convertirent avec Sabbataï, suivies de deux vagues supplémentaires après sa mort.
45 Ibid.
46 Şişman, op. cit., p. 78-92.
47 « ‘Sabbatai, my beloved’ », op. cit. « À son apogée, les Dönmeh représentaient environ 10 % de la population de Salonique. »
48 « Sabbatai Zevi », Wikipedia, op. cit.
49 Novak, op. cit., p. 32.
50 Vilnius, capitale de la Lituanie, se trouve à l’intersection des influences russe, polonaise et ottomane (via les Balkans). Andrzej Towiański (1799-1878), mystique polonais lié au cercle de Vintras, est originaire de cette région.
51 Gershom Scholem, Major Trends in Jewish Mysticism, Schocken Books, New York, 1941, p. 287.
52 « Jacob Frank », Oxford Bibliographies, Jewish Studies. URL : https://www.oxfordbibliographies.com/display/document/obo-9780199840731/obo-9780199840731-0183.xml.
53 Ibid. Certaines sources affirment qu’il est né à Buchach, selon l’historien polonais Gaudenty Pikulski et l’écrivain S. Y. Agnon.
54 « Jacob Frank », HandWiki, 7 février 2024. URL : https://handwiki.org/wiki/Biography:Jacob_Frank.
55 Ibid.
56 Ibid.
57 Ibid.
58 Ibid.
59 « Jacob Frank », Oxford Bibliographies, op. cit.
60 Cité dans Gershom Scholem, Du frankisme au jacobinisme : La vie de Moses Dobruska alias Franz Thomas von Schönfeld alias Junius Frey, traduit de l’allemand, École des hautes études en sciences sociales, Paris, 1981, p. 23.
61 Novak, op. cit., p. 78.
62 « Jacob Frank », HandWiki, op. cit.
63 « Jacob Frank », Geneanet. URL : https://gw.geneanet.org/pierfit?lang=en&n=frank&p=jacob.
64 Ibid.
65 « Jacob Frank », HandWiki, op. cit. La future religion serait le das, terme mystérieux peut-être dérivé du yiddish dos (« ceci ») ou d’une racine kabbalistique.
66 Ibid.
67 Ibid.
68Ibid.
69 « Jacob Frank », Geneanet, op. cit. : « Rien qu’à Lviv, entre 1759 et 1760, 514 Frankistes devinrent chrétiens. »
70« Jacob Frank », Alchetron, 24 septembre 2024. URL : https://alchetron.com/Jacob-Frank. « En 1790, 26 000 Juifs étaient enregistrés baptisés en Pologne. »
71 Novak, op. cit., p. 89.
72 « Jacob Frank », HandWiki, op. cit.
73 Ibid.
74 « Jacob Frank », Oxford Bibliographies, op. cit. « Libéré en 1772 par les Russes. »
75 Ibid.
76 Ibid. « Freed in 1772 by the Russians, he settled in Brno in Moravia. »
77 Novak, op. cit., p. 102-105.
78 « Jacob Frank », Oxford Bibliographies, op. cit. « Frank died in 1791 in Offenbach am Main. »
79 Alexandre Kraushar, Frank i frankiści polscy, 1726-1816 (Frank et les frankistes polonais, 1726-1816), Kraków, Geberhner i Wolf, 1895# PARTIE I : Les origines mystiques (XVIIe-XVIIIe siècles)
Communiqué de presse de la Gazette de Rennes-le-Château
16 février 2026 : TIC TOC TIC TOC… malgré le Caliméro qui s’agite sans bouée et essaie de rameuter un clan qu’il n’a jamais eu en MENTANT (feu le GM parisien), malgré celui ombragé de la Haute Vallée qui ratisse des frères de PAPIER (on ne parle pas de pierre), malgré un cercle français qui surnage entre amis (COM-PATISSANTS), la 2e partie de l’étude d’Isaac Ben Jacob sera bientôt en ligne pour que chacun comprenne que ECAQNSG ! Pour G = SION !
L’aventure continue !

Communiqué de presse sur le Prieuré de Sion
Informations sur les origines du Prieuré de Sion ! Mise à jour du 10 février 2026 : Pierre de Coumesourde, Hostie de Vintras, Monogramme de Frédéric III : lire et voir la présentation dans les news.
« Bonjour à tous,
Je suis silencieux en ce moment pour de bonnes raisons. J’ai pris la décision de reprendre tous les articles, études et archives que j’avais écrits il y a de cela plus de 20 ans afin de les rassembler dans un livre qui fera date !
En effet, 90% des recherches que j’avais effectuées n’ont jamais été publiées. La raison en était que plusieurs de mes collègues chercheurs et amis de l’époque m’ont demandé de ne rien publier, notamment pour leur laisser de l’avance dans l’investigation de certains réseaux et dans la recherche d’un « objet de pouvoir ».
Vingt ans plus tard, il me semble nécessaire de rendre public l’immense travail réalisé à l’époque. Travail d’une grande importance, très instructif et qui jette un éclairage incroyable sur l’affaire de Rennes-le-château. Les recherches qui avaient été menées par moi-même et mon équipe de l’époque ont dépassé tout ce qui s’est fait auparavant.
Il est temps de briser le silence 🤐 et de divulguer un fleuve de vérité sur l’affaire de Rennes-le-château ! » (Isaac Ben Jacob)
Nous ne manquerons pas de vous tenir informés de l’actualisation de ce communiqué en vous révélant en avant-première certaines informations du livre ! Pour ne rien manquer de celles-ci ou des prochains articles sur les souterrains de Rennes-le-Château et une vidéo sur une conférence sur le balisage de la France par François Mitterand, le mieux est de rejoindre nos nombreux lecteurs en primeur et de vous abonner gratuitement à notre lettre de diffusion : https://portail-rennes-le-chateau.com/inscription-a-la-newsletter/ !
En préfiguration de ces articles, nous remettons en ligne deux études qui établissent des liens entre la pierre de Coumesourde (qu’elle ait existé ou pas), le monogramme de Frédéric III de Habsbourg et l’Hostie miraculeuse de Vintras !
PS : Nous recevons toutes sortes de demandes, messages à la Gazette de Rennes-le-Château quant à la suite de l’article d’Isaac Ben Jacob ! Encore un peu de patience, il sera bientôt en ligne !

Le Prieuré de Sion expliqué
Une conférence qui éclaire le PS
La connexion avec les Khlysts est très forte dans l’affaire de Rennes-le-Château, et plus particulièrement encore concernant le Prieuré de Sion. Cette connexion a été jusqu’à présent ignorée car nombre de chercheurs ne sont pas formés, ne connaissent que superficiellement l’histoire des sociétés secrètes. Ils ne savent par ailleurs détecter le langage, et la symbolique Khlyst ou vintrasienne dans l’affaire de Rennes-le-Château. La mouvance vintrasienne, celle des Khlysts, et celles des Sabbatéens est similaire, pour ne par dire strictement identique. C’est le même courant sous différentes appellations dont les branches sont autant de tentacules d’une même pieuvre. Cette pieuvre est le véritable Prieuré de Sion et il est grand temps de faire le lumière sur cette institution dont le sigle bien connu est P.S !
N’hésitez pas à regarder la conférence de Gino Sandri du 12 aout 2017 « Hommage à Alain Féral » organisée par la Gazette de Rennes-le-Château lors des commémorations du centenaire du décès de l’abbé Bérenger Saunière de Rennes-le-Château. Voir la conférence !

Je n’avais jamais visionné cette conférence avant… je l’ai découverte il y a seulement quelques jours et, lors du visionnage, j’ai compris que Gino Sandri faisait le lien entre les Vintrasiens et le Prieuré de Sion très explicitement, alors qu’il préfère taire cet aspect de l’histoire du Prieuré de Sion de nos jours ! La conférence organisée par Johan Netchacovitch était assez remarquable : le sujet était très bien choisi, de qualité, et Gino Sandri était non seulement heureux de participer, mais ses assertions étaient d’une grande pertinence. J’espère que cette conférence restera dans les mémoires ! Gino Sandri, à cette occasion, a abordé de véritables sujets, le plus souvent avec habileté et un certain sens pédagogique.
Il est très dommage toutefois que, lorsqu’on l’interroge de nos jours sur ces questions, et notamment ce qu’il avait évoqué lors de cette conférence, il ne se souvienne de rien. Pour quelle raison cette amnésie ? Quelque chose s’est-il passé pour que tout ce pan de l’affaire du Prieuré de Sion disparaisse et ne soit plus évoqué par Gino Sandri ?
La série d’articles sur la BloodLine du Prieuré de Sion a pour vocation d’établir la généalogie du Prieuré et de divulguer des informations sur ce sujet malgré la rétention qui dure depuis trop longtemps.
Notons que mes articles recoupent la conférence de Gino Sandri. L’événement organisé par Johan Netchacovitch de la Gazette de Rennes-le-Château était très instructif. Gino Sandri donnait un éclairage nouveau et surprenant sur le lien qui existe bel et bien entre le prieuré de Sion et la secte d’Eugène Vintras. Or, cette dernière organisation est elle-même directement héritière des mouvement sabbatéens et frankiste de Pologne, et au travers de ces derniers, des Khlystys !
Monsieur Gino Sandri devra donc m’expliquer son amnésie récente concernant tout lien entre le Prieuré de Sion, Pierre Plantard et le mouvement de Vintras !
Le travail d’Alain Féral a servi de base à la conférence de Gino Sandri qui a donc choisi de parler du livre la « Clef du Royaume des morts » d’Alain Féral, et a souligné le lien entre Vintras et la dalle de Coume Sourde dans les travaux d’Alain Féral en APPROUVANT LA CONNEXION ET EN SOULIGNANT QUE LA DALLE DE COUME SOURDE ÉTAIT INSPIRÉE DES HOSTIES DE VINTRAS. Ce qui est d’importance car, par ailleurs, au cours de la conférence, Gino Sandri laisse entendre à plusieurs reprises qu’Alain Féral n’a pas écrit seul ces documents mais avec l’aide de plusieurs personnes, c’est-à-dire de membres plus ou moins bien identifiés du Prieuré de Sion.
Gino Sandri est un homme fort intelligent qui aime jouer un jeu tout en nuances. Lors de cette conférence, il en dit plus que d’habitude, je trouve. J’ai été surpris de son niveau de connaissance qui est nettement au-dessus de celui affiché par Plantard. Ce que dit Gino Sandri concernant Alain Féral : que Féral était d’un haut niveau, qu’il a beaucoup travaillé pour progresser, qu’il a connu les bonnes personnes dont Plantard, de Sède… Gino Sandri affirme ainsi qu’il faisait partie d’un cercle de personnes assez instruites de cette affaire et en relation directement avec le Prieuré de Sion. Donc Féral était quelqu’un de bien formé qui a écrit la « Clef du royaume des morts » pour laisser la clef en héritage aux chercheurs. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Gino Sandri souligne que le travail d’Alain Féral n’est pas assez connu ou sous-estimé alors qu’il est majeur ! Donc Monsieur Sandri sait très bien de quoi il parle et n’ignore rien de ces liens. Il est donc assez amusant de constater que, depuis quelques années, il ne se souvient plus de rien, et qu’il ignore totalement dans ses conversations l’influence significative qu’à eu dans les temps passé la secte de Vintras sur le Prieuré de Sion et sur Pierre Plantard.
Personnellement, j’aime bien Gino Sandri, le personnage, mais j’aimerais bien aussi quand je le rencontre, qu’il aille dans les territoires interdits de la pensée humaine et dans la kabbale profonde, celle que je maîtrise. Je trouve que trop de mystère n’est pas bon, surtout lorsqu’il débouche sur des aberrations et un niveau intellectuel en effondrement. Le niveau devient de plus en plus bas avec des théories new âge au ras des pâquerettes, et Gino Sandri devrait aider à tirer les chercheurs vers le haut. Le silence n’aide en rien.

Lorsque j’ai écrit, il y a de cela 20 ans, mes premiers articles sur l’affaire de Rennes-le-Château, j’ai secoué le cocotier castelrennais et au-delà ! J’avais extrait des archives et obtenu des témoignages dont ceux des époux Captier, de certains membres de la famille de Chérisey. J’avais pareillement mis à jour la pratique dans la région du Razès du rituel du Culte des Morts et celle d’un réseau religieux chaldéo-bogomile très ancien.
Mais je ne parlais pas de trésor gros comme un stadium ! Mes articles étaient gratuits, je ne participais pas à la désinformation et aux vérités arrangées des grands storytellers dont certains sont tombés dans l’oubli ; nous les y laisserons…
Lorsque Tony Baillargeat me demande s’il « n’y aurait pas du frankisme là-dessous…? », je ne peux m’empêcher de répondre par l’affirmative ! Si on écoute bien la conférence de Gino Sandri, il parle d’une église en négatif c’est-à-dire celle du royaume des morts (et on me critiquait il y a 20 ans pour cela quand je parlais de culte des morts !). Il y aurait l’église Marie-Madeleine, celle qu’on connaît et une autre comme si on regardait le monde depuis son tombeau. Le même Gino Sandri dit que l’orangerie du domaine est le négatif de la tour Magdala comme des « cubes 8×8 inversés ». C’est là que votre question est intéressante car ces concepts exposés par Gino ressemblent à une forme de Kabbale, de type sabbatéenne, c’est-à-dire les ancêtres des Frankistes.
Donc oui, très bien vu ! Il y a des inversions dans l’affaire de Rennes-le-Château et notamment dans les documents du Prieuré de Sion qui relèvent directement des principes fondamentaux des Sabbatéens et des Frankistes !
« The Rise » et « La Torah Hachem »
Concernant maintenant mes travaux réalisés dans le passé : mon ouvrage sur Rennes-le-Château n’a jamais été traduit en français. Il s’intitule : The Rise, à commander ici ! Il a été publié aux États-Unis il y a de nombreuses années.

Par contre, je vais publier le mois prochain un nouveau livre en français : « La Torah Hachem » qui est un ouvrage d’un niveau encore jamais atteint par aucun Kabbaliste. Ce livre sera une clef sans prix, inestimable, pour celui qui recherche la sagesse et le savoir suprême. Sa lecture vous comblera de connaissances aussi rares que précieuses.
Et cela pourra vous aider à comprendre certains mystères profonds dans l’énigme de Rennes-le-Château. L’ouvrage d’Isaac Ben Jacob sera présenté dans la Gazette de RLC dans les prochaines semaines. (NDLR)
J’avais rédigé aussi plusieurs articles pour la Gazette de RLC : Rennes-le-Château : The Rise (L’article est en français), La société secrète de la Sanch, Pax à Prats-de-Mollo, Saunière le magicien – L’invasion des Profanateurs de Sépulcres, etc. Tous ces articles sont susceptibles d’être remis en ligne (NDLR).
C’étaient de vrais reportages de terrain avec un travail de plusieurs années sur la piste d’un réseau religieux qui a été traqué dans le sud de la France, en Italie, en Espagne, en Normandie, en Allemagne… Le budget de recherche était important à l’époque et je n’étais pas seul puisqu’on était une équipe d’une dizaine de personnes. Mais on n’a jamais publié tous les résultats de nos recherches…. C’est pourquoi j’ouvre le robinet en ce moment !
Plus de 16 ans plus tard, je me permets de publier une partie de ce travail capital. Gratuitement et pour tous car nous avons été plus loin que le Prieuré de Sion de Plantard dans la compréhension du véritable Prieuré de Sion historique, c’est-à-dire celui des Khlystys et des Sabbatéens !
Une information parisienne
Pierre Laroche : « Un ami, très proche de Geneviève Beduneau (qui a d’ailleurs écrit un livre avec elle) y voyait également un groupe de type sabbatéen… Avec des rituels d’inversion…
D’ailleurs certaines discussions avec Gino Sandri et sa compagne de l’époque, il y a maintenant une décennie, nous a laissé entrevoir (il y avait Arnaud de… à la table), quelque chose qui se rapproche de ce que vous dites…
Dans certains petits cénacles ésotériques parisiens intéressants, où l’on discutait de la nébuleuse RLC dont les ramifications s’étendent de manière beaucoup plus vaste qu’on peut bien le penser, le nom de Serge Marcotoune revenait sans cesse sur le devant… Diplomate russe et Martiniste, il avait été proche de Jean Bricaud qui fut, il faut le rappeler, le patriarche de l’église gnostique universelle, ça parmi bien d’autres choses. Serge Marcotoune mourut en 1971 aux îles Canaries où il vivait depuis 1945. Les îles Canaries qui étaient importantes pour le Prieuré de Sion plantardien ; Jean-Pierre Deloux y consacrait d’ailleurs un chapitre dans ses « Archives secrètes du Prieuré de Sion » ! »
31 janvier 2026, Isaac Ben Jacob et Johan Netchacovitch ©
- L’article est en trois parties, dont voici ci-dessous la première ! Cet article s’inscrit dans la suite de la précédente étude sur le Prieuré de Sion. Il en est le complément indispensable. Nous précisions que cette étude se situe sur un plan historique uniquement. Elle n’a pas du tout pour objet de parler du Prieuré de Sion aujourd’hui et de son réseau. L’article n’a aucun but offensif ou de déstabilisation. Il est neutre et se bornera à son contenu actuel.
Les Trois Sion Généalogie d’une imposture transnationale
Nous accueillons une étude inédite sur l’origine de SION dans nos colonnes ! Elle est sous-titrée « De la secte russe au mythe français, archéologie d’une structure messianique migrante (1650-1956) » par Isaac Ben Jacob. (Johan Netchacovitch)
« Les imposteurs religieux sont parfois les plus sincères des croyants car ils croient à la structure même qu’ils incarnent. » – Gershom Scholem, Les Grands Courants de la mystique juive (1941)
Introduction : L’énigme du nom Sion
Lorsque Pierre Plantard déclare en 1956 à la sous-préfecture d’Annemasse la création du « Prieuré de Sion », nul ne soupçonne que ce nom apparemment anodin recèle une généalogie occulte remontant aux confins de l’Empire russe du XVIIe siècle. Pourtant, une analyse structurelle rigoureuse révèle que cette organisation, loin d’être une invention ex nihilo, constitue la troisième métamorphose d’un archétype organisationnel apparu trois siècles plus tôt dans les sectes mystiques russes.

Cette étude se propose de démontrer l’existence d’une filiation – consciente ou inconsciente – entre trois manifestations historiquement distinctes mais structurellement identiques : les sectes russes des Khlysty et Skoptsy (XVIIe-XIXe siècles), les Protocoles des Sages de Sion (1903), et le Prieuré de Sion de Pierre Plantard (1956). Notre hypothèse est que le signifiant « Sion » fonctionne comme un virus sémantique, migrant d’un contexte à l’autre tout en conservant une structure organisationnelle invariante : celle du christ-roi, de la nef secrète, et de la mission apocalyptique.
Cette démonstration s’appuie sur trois types de sources : les études ethnographiques des sectes russes (notamment celle, fondamentale, d’Anatole Leroy-Beaulieu publiée en 1875 dans la Revue des Deux Mondes1), l’historiographie critique des Protocoles (Norman Cohn2, Cesare De Michelis3), et les archives du Prieuré de Sion analysées par les historiens contemporains (Jean-Luc Chaumeil4, Pierre Jarnac5).
I. Matrice russe : les Khlysty et l’invention du christ-tsar (1650-1870)
1.1. Genèse d’une hérésie : spiritualisme et corporéité divine
L’émergence des Khlysty (flagellants) au milieu du XVIIe siècle dans le contexte du Raskol (le grand schisme orthodoxe de 1666) marque l’apparition d’un nouveau paradigme religieux en Russie. Contrairement aux vieux-croyants (starovery) qui défendaient le ritualisme traditionnel, les Khlysty proclamaient un spiritualisme radical fondé sur l’inspiration directe et la prophétie continue6.
Leur doctrine reposait sur une affirmation extraordinaire : Dieu s’incarne de nouveau en Russie. Selon leur tradition orale (car ils interdisaient l’écriture de leurs enseignements), Daniel Philippovitch, un paysan déserteur, descendit vers 1645 sur le mont Gorodine « au milieu de nuages de feu » et prit forme humaine. Leroy-Beaulieu rapporte :
« Daniel Philippovitch engendra d’une femme âgée de cent ans un paysan du nom d’Ivan Timoféévitch Souslof, qu’avant de monter au ciel il reconnut pour son fils et son christ. »7
Cette christologie réitérée – l’idée que l’incarnation divine peut se reproduire — constitue la première caractéristique du modèle khlysty. Ivan Souslof, reconnu comme christ vivant, établit douze apôtres et prêcha dans les villages de l’Oka les « douze commandements » de son père Sabaoth.
1.2. Les Skoptsy : fusion du messianisme religieux et de la prétention impériale
La secte des Skoptsy (mutilés ou castrés), apparue vers 1770, radicalisa le modèle khlysty en y ajoutant une dimension politique décisive. Leur fondateur, André Selivanof, ne se proclamait pas seulement christ incarné, mais aussi empereur Pierre III, l’époux de Catherine II mystérieusement disparu en 17628.
Cette double imposture — à la fois religieuse et politique — constitue la signature structurelle qui sera reproduite dans les deux autres « Sions ». Comme l’observe l’historien russe Nikolaï Nadiejdine :
« Les Skoptsy adoraient Selivanof sous deux noms : celui de Christ rédempteur et celui de Pierre III autocrate. Dans leurs prières, il recevait le titre de Dieu des dieux et Roi des rois. »9
Leroy-Beaulieu précise : « Chose singulière, dans un dessein politique peut-être autant que dans une pensée religieuse, ce paysan, qui se donnait comme christ et fils de Dieu, se donnait en même temps comme prince et empereur. »10
Cette fusion du divin et du royal n’est pas une bizarrerie russe isolée. Elle reproduit un archétype présent dans diverses traditions messianiques, mais avec une particularité : chez les Skoptsy, elle s’accompagne d’une attente apocalyptique précise. Selivanof devait revenir à la tête des « légions célestes » pour établir en Russie « l’empire de l’Ararat », le règne des saint11. Ce règne ne viendrait que lorsque les élus atteindraient le nombre de 144 000 — chiffre tiré de l’Apocalypse de Jean (7:4)12.
1.3. Organisation en « korables » : la métaphore nautique
L’aspect organisationnel des Khlysty et Skoptsy révèle une sophistication remarquable. Les communautés étaient divisées en korables (нефы) — terme signifiant à la fois navire et nef d’église en russe. Chaque korabl était dirigé par un prophète ou une prophétesse (bogoroditsa, « mère de Dieu »), et l’ensemble formait un réseau secret coordonné13.
Leroy-Beaulieu décrit cette structure avec précision : « Chaque korabl, chaque nef de khlysty ou de skoptsy comprend les sectaires d’une ville, d’un village, d’une région. Chacune a pour chef un prophète ou une prophétesse dont les inspirations lui servent de règle […] Au temps de Selivanof, le korabl de Saint-Pétersbourg, auquel présidait le faux christ, portait parmi les sectaires le titre de nef royale, et dans leur mystique langage les communautés affiliées n’étaient que de légères nacelles voguant à la suite du navire qui pour pilote avait le Dieu vivant. »14
Cette métaphore du navire dirigé par un pilote divin est capitale. Elle sera reprise, deux siècles plus tard, dans le « Prieuré de Sion » dont le chef porte le titre de Nautonnier (nautonier en vieux français, c’est-à-dire pilote ou navigateur). L’identité terminologique n’est pas fortuite : elle révèle une filiation conceptuelle.
1.4. Dissimulation et double appartenance : le secret comme méthode
Un des « douze commandements » de Daniel Philippovitch était formel : « Ces préceptes, garde-les en secret ; ne les révèle ni à ton père ni à ta mère. Qu’on te frappe avec le knout, qu’on te brûle avec le feu, souffre sans rien dire. »15
Cette obligation du secret absolu s’accompagnait d’une pratique systématique de double appartenance : les Khlysty et Skoptsy fréquentaient ostensiblement les églises orthodoxes, communiaient, se confessaient, tout en maintenant leur véritable allégeance à leurs prophètes secrets16. Comme l’observe Frederick Conybeare dans son étude sur les dissidents russes : « Les Khlysty étaient des maîtres de la dissimulation. Ils se mariaient pour éviter les soupçons, baptisaient leurs enfants dans l’Église orthodoxe, et menaient une double vie si accomplie que même leurs propres parents pouvaient ignorer leur appartenance à la secte. »17
Cette stratégie de l’infiltration et du secret, nous le verrons, sera également une caractéristique centrale des Protocoles des Sages de Sion et du Prieuré de Sion.
1.5. Archéologie dualiste : des Bogomils aux Khlysty, une migration structurelle
La question des origines du mouvement khlysty a longtemps divisé les historiens. Si la tradition hagiographique situe sa fondation vers 1645 avec Daniel Philippovitch, une analyse structurelle plus profonde révèle des filiations conceptuelles remontant aux mouvements hérétiques médiévaux d’Europe occidentale et balkanique. Plusieurs chercheurs ont établi une connexion historique entre les Khlysty et les traditions dualistes antérieures, notamment les Bogomils bulgares et, par extension, les Cathares du Languedoc.
L’historien russe Valerian Shubinsky observe sans ambiguïté : « Les Khlysty émergèrent en Russie au XVIIe siècle. Les chercheurs ont supposé que cette secte avait une connexion historique avec les Bogomils balkaniques et, à travers eux, avec les Cathares. »18 Cette assertion n’est pas isolée. L’archprêtre orthodoxe Vladislav Tsypin, dans son étude sur l’hérésie bogomile, note explicitement : « La description des Bogomils par Anna Comnène évoque les Khlysty et leurs vêtements blancs. Cette analogie peut clarifier pourquoi elle a mentionné l’hérésie messalienne en discutant des origines du bogomilisme. Bien que l’influence du messalianisme ne puisse être directement retracée dans la doctrine bogomile, son influence indirecte peut être observée dans l’idéologie des Khlysty russes. »19
La chaîne de transmission doctrinale se dessine ainsi : Manichéisme → Paulicianisme (Arménie, VIIe-IXe siècles) → Bogomilisme (Bulgarie, Xe-XIVe siècles) → Catharisme (France et Italie, XIIe-XIVe siècles) → Khlysty (Russie, XVIIe-XXe siècles). Dmitri Obolensky, dans son étude magistrale The Bogomils: A Study in Balkan Neo-Manichaeism, démontre que les Bogomils tirèrent des éléments de leur doctrine et de leurs pratiques des Manichéens et des Pauliciens, avant d’influencer les hérésies occidentales20.
Plusieurs éléments structurels justifient cette filiation :
Dualisme théologique : Comme les Cathares et les Bogomils, les Khlysty développèrent une vision du monde marquée par l’opposition entre spirituel (divin) et matériel (corrompu), bien que leur dualisme fût moins radical que celui des Cathares21.
Ascétisme radical et mortification corporelle : Les trois mouvements pratiquaient des formes extrêmes d’ascétisme. Les Cathares rejetaient la chair et pratiquaient une abstinence totale ; les Khlysty pratiquaient le jeûne prolongé et, selon certaines sources, la flagellation rituelle (radenia)22. Cette pratique rappelle directement les Flagellants médiévaux, mouvement pénitentiel apparu en 1260 en Italie centrale et lié aux préoccupations apocalyptiques joachimites23. La flagellation collective, pratique attestée chez les Khlysty, constitue un pont liturgique évident avec ces mouvements médiévaux.
Rejet de l’Église institutionnelle : Les Khlysty, comme les Cathares avant eux, rejetaient la hiérarchie ecclésiastique, les sacrements officiels, et prétendaient incarner la véritable Église apostolique24. Frederick C. Conybeare note : « Les Khlysty renoncèrent à la prêtrise, aux livres saints et à la vénération des saints. Ils croyaient en une possibilité de communication directe avec le Saint-Esprit et de Son incarnation dans des personnes vivantes. »25
Égalité des sexes dans le leadership religieux : Un élément frappant et peu souligné est le rôle des femmes. Chez les Cathares, les femmes pouvaient devenir perfectae et exercer des fonctions sacerdotales, situation exceptionnelle dans l’Europe médiévale26. De manière similaire, les communautés khlysty étaient dirigées par un couple : un « Christ » (homme) et une « Mère de Dieu » (bogoroditsa, femme), donnant aux femmes une autorité religieuse égale27.
Organisation en cellules secrètes : Les Khlysty organisaient leurs communautés en korables (arches ou nefs), cellules clandestines communiquant entre elles de manière cryptée. Cette structure en réseau décentralisé évoque fortement l’organisation cathare en « maisons » (domus) dirigées par des perfecti, coordonnées mais autonomes, permettant la survie du mouvement malgré la persécution28.
La question demeure : comment cette transmission doctrinale et structurelle s’est-elle opérée entre l’Occitanie du XIVe siècle (extinction finale des Cathares) et la Russie du XVIIe siècle ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées :
Hypothèse 1 : Migration balkanique. Les Bogomils, après la conquête ottomane de la Bulgarie (1396) et de la Bosnie (1463), ne disparurent pas entièrement. Certaines communautés se convertirent à l’islam, mais d’autres se dispersèrent vers le nord, notamment en Ukraine et en Russie29. L’historien médiéviste conserve la trace de prêtres bogomiles actifs à Kiev dès 1004, soit vingt-cinq ans après la christianisation de la Rus’ de Kiev30.
Hypothèse 2 : Continuité souterraine via les réseaux monastiques. Les ordres mendiants « hérétiques » (Fraticelles, Spirituels franciscains, Béguines) maintinrent des doctrines crypto-cathares jusqu’au XVIe siècle. Ces réseaux, persécutés mais jamais totalement éradiqués, auraient pu servir de vecteurs idéologiques vers l’Est européen31.
Hypothèse 3 : Littérature apocryphe et textes gnostiques. Les listes slaves de livres interdits des XVe et XVIe siècles attestent de la circulation de textes bogomiles en slavon. Ces manuscrits – Le Livre du Souper Secret, La Vision d’Isaïe, L’Histoire de l’Arbre de la Croix – contenaient des doctrines dualistes et apocalyptiques directement héritées du bogomilisme32. La diffusion de cette littérature dans les monastères russes aurait fourni la matrice conceptuelle à partir de laquelle les Khlysty élaborèrent leur théologie.
Cette généalogie hérétique n’est pas une simple curiosité érudite. Elle révèle l’existence d’un archétype organisationnel dualiste traversant les siècles et les cultures : communautés secrètes, leadership charismatique incarné, égalitarisme de genre, attente apocalyptique, et rejet des institutions établies. C’est précisément cet archétype que nous retrouverons, transposé et sécularisé, dans les Protocoles des Sages de Sion et le Prieuré de Sion de Pierre Plantard.
Comme l’observe le philosophe Vassili Rozanov avec une acuité troublante : « Dans les enseignements des Khlysty et des Castrateurs, il y a quelque chose d’apocalyptique, de colossal, quelque chose qui ne s’inscrit pas dans l’histoire civile ou politique de l’humanité. »33 C’est cette dimension « hors de l’histoire », cette structure mythique réitérative, que nous devons garder à l’esprit pour comprendre comment un modèle russe du XVIIe siècle a pu migrer, trois siècles plus tard, dans l’imaginaire occulte français.
II. Eugène Vintras : médiation française d’un modèle illuministe russe (1839-1875)
2.1. Le prophète d’Essonne et sa christologie réitérée
Entre la matrice russe du XVIIe siècle et la création du Prieuré de Sion en 1956, un chaînon intermédiaire est crucial : Eugène Vintras (1807-1875), fondateur de l’Œuvre de la Miséricorde. Pierre Plantard s’est explicitement intéressé à Vintras, comme l’attestent plusieurs sources34.
Vintras, ancien contremaître de carderie à Tilly-sur-Seulles (Calvados), commença en 1839 à recevoir des « révélations » lui annonçant qu’il était le prophète Élie, chargé de préparer le « Règne de l’Esprit Saint ». Il se proclamait « Pontife de l’Église Carme de la Nouvelle Alliance »35.
Ses doctrines présentent des similitudes troublantes avec celles des Khlysty :
- Christologie réitérée : Attente d’une nouvelle incarnation divine
- Prophétisme continu : Communication directe avec le divin
- Liturgie secrète : Messes mystérieuses avec « hosties sanglantes »
- Hiérarchie initiatique : Grades progressifs d’initiation
- Royalisme mystique : Soutien au légitimisme français (Henri V36)
Jules Bois, dans son étude sur les Petites Religions de Paris (1894), note : « Vintras unissait dans sa personne l’inspiration prophétique et la prétention dynastique. Il annonçait le retour du Grand Monarque, descendant direct de Saint Louis, qui restaurerait la France dans sa mission divine. »37
Cette fusion du religieux et du politique rappelle directement le modèle skoptsy (christ + tsar). L’historien Jean-Pierre Laurant observe : « L’illuminisme de Vintras doit beaucoup aux courants ésotériques russes qui, via l’émigration et les réseaux maçonniques, avaient pénétré la France romantique. 38
2.2. Transmission du Sion vers Plantard : la piste vintrasite
Plusieurs indices suggèrent que Plantard connaissait non seulement Vintras, mais aussi, à travers lui, le modèle organisationnel russe :
- Mentions explicites : Gérard de Sède, collaborateur de Plantard, évoque Vintras dans L’Or de Rennes39
- Milieux fréquentés : Plantard évoluait dans les cercles martinistes et Rose-Croix parisiens où la mémoire vintrasite était vivace40
- Bibliothèque personnelle : Philippe de Chérisey mentionne que Plantard possédait des ouvrages rares sur l’illuminisme français41
Plus significatif encore : les disciples de Vintras fondèrent après sa mort (1875) l’Église du Carmel, active jusqu’aux années 1930 et fréquentée par des figures de l’occultisme parisien que Plantard côtoya dans les années 1940-195042.
III. Les « Protocoles des Sages de Sion » : projection antisémite d’une structure occulte russe (1903)
3.1. Genèse et contexte : l’Okhrana et les sectes
Les Protocoles des Sages de Sion, apparus pour la première fois en 1903 dans le journal Znamya à Saint-Pétersbourg, sont universellement reconnus comme un faux antisémite fabriqué par l’Okhrana (police secrète tsariste)43. L’historien Norman Cohn a démontré de manière définitive qu’ils plagiaient principalement le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly (1864)44.
Cependant, ce qui n’a jamais été suffisamment souligné, c’est que la structure organisationnelle décrite dans les Protocoles ne correspond à aucune réalité juive historique, mais ressemble étrangement à celle des sectes russes que l’Okhrana connaissait intimement.
Leroy-Beaulieu note dans son étude de 1875 : « La police surprendre les réunions de ces khlysty […] Sous le règne de Nicolas, on faisait souvent de ces fanatiques des soldats. »45
L’Okhrana ne se contentait pas de surveiller : elle infiltrait systématiquement ces sectes, recrutait des informateurs, et connaissait leurs structures de l’intérieur46. Piotr Ratchkovski, chef de l’Okhrana à Paris (1884-1902) et probable commanditaire des Protocoles, était un expert de ces méthodes47.
3.2. Structure des « Protocoles de Sion » : un miroir des Skoptsy ?
Analysons la structure décrite dans les Protocoles et comparons-la au modèle skoptsy :
| Élément structurel | Khlysty-Skoptsy | Protocoles des Sages | Prieuré de Sion |
| Lignée sacrée | Christ-Pierre III | Lignée davidique | Lignée mérovingienne |
| Organisation | Korables (nefs) coordonnées | Conseil secret international | Nautonniers/Arches |
| Chef | Pilote de la nef royale | Roi issu de David | Grand Maître/Nautonnier |
| Mission apocalyptique | Empire de l’Ararat | Gouvernement mondial | Monarchique Pan-Européenne, jusqu’à l’Oural |
| Secret et infiltration | Double appartenance orthodoxe | Infiltration des institutions | Membres cachés (élites) |
| Nombre sacré d’élus | 144,000 (Apocalypse) | Conseil des Sages | 121 dignitaires |
| Richesse occulte | Fortunes des Skoptsy | Contrôle financier mondial | Trésor des Templiers |
| Métaphore centrale | Nef/navire/pilote | (absent explicitement) | Nef/Nautonnier |
Source : Synthèse comparative établie d’après Leroy-Beaulieu (1875), Cohn (1967), Jarnac (1984).
Le Protocole XV est particulièrement révélateur : « Quand viendra notre règne […] notre autocrate sera choisi dans la lignée de David […] Il aura le droit de proposer des candidats à la régence d’après ses seules inspirations. »48
Cette description d’un autocrate messianique guidé par l’« inspiration » est structurellement identique au christ-tsar skoptsy. L’historien Michael Hagemeister observe : « Les Protocoles décrivent moins un complot juif qu’ils ne projettent sur les Juifs les fantasmes autocratiques et messianiques de leurs auteurs. »49
3.3. « Sion » : signifiant biblique ou cryptonyme russe ?
Le choix du nom « Sion » dans les Protocoles a toujours paru arbitraire. Si le texte vise à dénoncer un « complot juif », pourquoi ne pas parler simplement de « Sages d’Israël » ou de « Rabbins » ? Pourquoi « Sion » ?
Une hypothèse audacieuse mérite d’être formulée : et si « SION » était un cryptonyme ou un acronyme d’une organisation russe réelle ? Les pratiques de l’Okhrana incluaient l’usage de noms codés pour ses propres opérations50.
Spéculativement, « SION » pourrait être lu comme :
- Святое Императорское Общество Народное (Sviatoïe Imperatorskoïe Obchtchestvo Narodnoïe) : « Sainte Société Impériale Populaire »
- Ou toute autre combinaison référant à une structure monarchiste-ésotérique russe
Cette hypothèse expliquerait :
- Pourquoi la structure décrite ne correspond pas aux Juifs
- Pourquoi le nom « Sion » semble artificiellement plaqué
- Comment Plantard a pu si facilement réapproprier ce signifiant
Le philologue Steven J. Zipperstein note : « Le nom « Sion » dans les Protocoles fonctionne comme un signifiant vide, un conteneur sémantique que chaque culture remplit selon ses propres obsessions. »51
IV. Le Prieuré de Sion : réappropriation française d’un archétype transnational (1956)
4.1. Pierre Plantard et la création du Prieuré de Sion (1956)
Le 25 juin 1956, Pierre Athanase Marie Plantard dépose à la sous-préfecture d’Annemasse (Haute-Savoie) les statuts d’une association loi 1901 intitulée « Prieuré de Sion »52. L’association, présentée initialement comme une société d’entraide pour les locataires HLM, prendra progressivement une tout autre dimension.
À partir de 1961, Plantard commence à déposer à la Bibliothèque nationale de France des « dossiers secrets » (Dossiers secrets d’Henri Lobineau, Le Serpent Rouge, etc.) prétendant révéler l’histoire occulte d’un ordre ésotérique remontant aux Templiers et gardien d’un « secret mérovingien »53.
Comme l’ont démontré les historiens Jean-Luc Chaumeil et Pierre Jarnac, ces documents sont des fabrications de Plantard et de son complice Philippe de Chérisey54. Mais ce qui n’a jamais été analysé, c’est la cohérence structurelle entre le mythe construit par Plantard et le modèle khlysty-skoptsy.

4.2. Le « Nautonnier » et la nef : terminologie révélatrice
Le chef du Prieuré de Sion porte le titre de Nautonnier. Ce terme, issu du vieux français nautonier (du latin nauta, marin), signifie « navigateur » ou « pilote de navire »55.
La ressemblance terminologique avec le « pilote de la nef royale » des Skoptsy est frappante. Rappelons la description de Leroy-Beaulieu : « Les communautés affiliées n’étaient que de légères nacelles voguant à la suite du navire qui pour pilote avait le Dieu vivant. »56
Le Nautonnier est donc littéralement le pilote de la nef. Cette métaphore nautique, absente des structures templières historiques et étrangère à la tradition mérovingienne, s’impose avec une cohérence qui ne peut être fortuite.
Gérard de Sède, dans La Race fabuleuse (1973), décrit l’organisation du Prieuré : « Le Prieuré est divisé en ‘Arches’, sortes de provinces dirigées chacune par un ‘Commandeur’. L’ensemble des Arches forme la Nef, pilotée par le Nautonnier. »57
Cette structure Arches → Nef → Nautonnier reproduit exactement le modèle nacelles → korabl → pilote divin des Skoptsy.
4.3. Le christ-roi mérovingien : transposition française de Selivanof
Le « grand secret » du Prieuré de Sion serait que Jésus-Christ a épousé Marie-Madeleine, que leur descendance s’est perpétuée dans les rois mérovingiens, et que cette lignée sacrée existe encore aujourd’hui58.
Cette doctrine opère la même fusion que chez les Skoptsy :
- Divinité incarnée (descendance du Christ)
- Royauté légitime (Mérovingiens)
- Mission de restauration (instaurer le règne du Grand Monarque)
Plantard lui-même se présentait comme descendant direct de Dagobert II et donc de la lignée christique59. Il reproduisait ainsi la double imposture de Selivanof : christ (par le sang) et roi (par la dynastie).
L’historien Bill Putnam observe : « Le mythe du Prieuré de Sion fonctionne comme une christianisation du modèle messianique juif, où le Messie davidique est remplacé par une lignée mérovingienne. »60
Mais on pourrait ajouter : il fonctionne surtout comme une francisation du modèle skoptsy, où Pierre III est remplacé par les Mérovingiens.
4.4. Richesse occulte et préparation du règne
Comme les Skoptsy accumulaient des fortunes colossales en vue de « préparer matériellement le règne » de leur messie61, le mythe du Prieuré inclut un trésor fabuleux :
- Le Trésor des Templiers
- L’or de Rennes-le-Château
- Des documents compromettants sur l’Église et les dynasties
Ces richesses supposées légitiment l’influence occulte du Prieuré et financent sa mission de restauration monarchique62.
Leroy-Beaulieu notait à propos des Skoptsy : « On a vu parmi les skoptsy des hommes riches à millions de roubles, et ces richesses, ils les employaient à la propagande de la secte. »63
La structure est identique : richesse cachée → influence occulte → préparation du règne.
V. ConcluZion : Le réseau occulte parisien, chaînon manquant entre la Russie et Rennes-le-Château
Bien que la chose ne soit que rarement évoquée dans les nombreux ouvrages traitant du sujet, la connexion entre Eugène Vintras, le Prieuré de Sion et Rennes-le-Château est assez évidente pour qui est versé dans l’histoire des courants religieux souterrains. Elle l’est tout autant entre la secte des Khlysty, c’est-à-dire plus précisément la branche des Skoptsy, et l’invention historique du Prieuré de Sion — à savoir celle conceptualisée et instrumentalisée par Pierre Plantard. Cette dernière, à la lumière de nos développements et de la présente étude, apparaît comme la transposition d’un concept, celui d’un Prieuré russe d’obédience Khlysty ayant des buts politico-religieux paneuropéens et agissant de façon prédéterminée (Les Protocoles de Sion), qui fut plus ou moins artificiellement réduit et inséré à une échelle locale dans le tissu de l’histoire et de la sociologie françaises.
5.1. Les deux terroirs français : géographie symbolique d’une implantation
Deux régions se prêtaient particulièrement bien à cet exercice : la Normandie (et notamment le secteur de Gisors, mais pas seulement) et celle de l’Occitanie catharo-manichéenne (Rennes-le-Château, Cathares, Montségur, etc.). La transposition ainsi effectuée n’est pas dénuée de fondements, loin de là. Au contraire, elle recoupe une certaine réalité, celle d’une organisation secrète ayant évolué en Russie, mais ayant elle-même des origines cathares et dont certaines branches se sont véhiculées et se sont transplantées ensuite en France à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.
En se transposant dans certaines régions bien précises, cette organisation s’est réimplantée sur un substrat favorable, celui du Catharisme, qu’il soit du Nord ou du Sud de la France et de l’Europe, sachant par ailleurs que les communautés cathares de Normandie, d’Amiens, d’Arras, de Belgique, de Cologne, et plus généralement du Nord de l’Europe, etc., sont nettement moins connues et moins étudiées que les implantations du Sud de la France, d’Espagne et d’Italie.
5.2. La transmission doctrinale : du Catharisme aux Khlysty et retour
Une fusion entre le courant illuministe des Khlysty et certains réseaux persistants du Catharisme, notamment via les ordres monastiques hérétiques (type : Franciscains, Humiliati, Fraticelli) et certaines structures cléricales particulièrement perméables (type : mouvance cléricale du Razès, imprégnée de Catharisme et de rites mortuaires), a pu s’opérer au XIXe siècle et au début du XXe siècle. La chose est même certaine.
5.3. Le chaînon français : Vintras, Boullan, Doinel et l’Ordre Martiniste
Ce qui n’a jamais été suffisamment mis en lumière, c’est le réseau occulte parisien qui servit de creuset à cette transplantation doctrinale entre la Russie et le mythe de Rennes-le-Château. Ce réseau constitue le chaînon manquant entre la matrice khlysty du XVIIe siècle et le Prieuré de Sion de Plantard en 1956.
5.3.1. La lignée Vintras-Boullan : perpétuation de la structure khlysty
Eugène Vintras (1807-1875), prophète de l’Œuvre de la Miséricorde et auto-proclamé réincarnation du prophète Élie, établit en France un modèle organisationnel calqué sur celui des Khlysty : christologie réitérée, prophétisme continu, liturgie secrète avec « hosties sanglantes », et fusion du religieux et du politique (royalisme légitimiste français). À sa mort en 1875, l’abbé Joseph-Antoine Boullan (1824-1893), prêtre défroqué et exorciste controversé, se proclama son unique successeur et fonda le Carmel d’Élie à Lyon64.
Boullan, qui se prétendait réincarnation de Jean-Baptiste (comme Vintras se prétendait Élie), radicalisa le modèle vintrasite en y ajoutant des pratiques qualifiées de « sataniques » par ses contemporains : magie sexuelle, unions mystiques avec des anges, et théologie antinomienne65. Jules Bois, dans Les Petites Religions de Paris (1894), témoigne avoir défendu Boullan – le « docteur Johannès » du roman Là-Bas de Huysmans – « même en champ clos, comme aux temps des querelles religieuses »66. Boullan mourut en janvier 1893, convaincu d’être victime d’un envoûtement mortel lancé par l’occultiste Stanislas de Guaïta, membre éminent de l’Ordre Martiniste67.
5.3.2. Jules Doinel et l’Église Gnostique : catholicisme ésotérique parisien
En 1890, à la même époque où Boullan dirigeait son Carmel lyonnais, Jules-Benoît Doinel (1842-1903), archiviste et franc-maçon, fonda à Paris l’Église Gnostique (ou Église Gnostique de France) après avoir reçu, lors d’une séance spirite chez Lady Caithness, une « consécration mystique » de l’Éon Jésus assisté de deux évêques bogomils68. Doinel se proclama Patriarche sous le nom de Tau Valentin II, en hommage au gnostique Valentin, et établit une église néo-cathare avec des évêques masculins et des « Sophias » féminines69.
L’Église Gnostique de Doinel se voulait une résurrection du Catharisme médiéval, avec une liturgie inspirée des rituels albigeois et une doctrine mêlant Valentinisme, Simonisme et cosmologie dualiste70. Doinel se proclama « Évêque de Montségur et Primat des Albigeois », établissant ainsi un lien symbolique direct avec le Catharisme languedocien — ce même substrat régional que Plantard exploitera soixante ans plus tard pour son mythe de Rennes-le-Château71.
5.3.3. L’Ordre Martiniste de Papus : plaque tournante de l’occultisme français
En 1893, Gérard Encausse, dit Papus (1865-1916), médecin, hypnotiste et occultiste prolifique, fut consacré évêque de l’Église Gnostique par Jules Doinel lui-même72. Papus était déjà, depuis 1891, le Grand Maître de l’Ordre Martiniste, qu’il avait fondé avec Augustin Chaboseau et qui devint la plus grande organisation ésotérique de France73. Le Conseil Suprême de l’Ordre Martiniste comptait parmi ses membres l’élite de l’occultisme parisien : Stanislas de Guaïta (celui qui « envoûta » Boullan), Oswald Wirth, Paul Sédir, Joséphin Péladan, et bien d’autres74.
Ce réseau martiniste constituait une véritable nébuleuse ésotérique reliant entre eux : l’Église Gnostique de Doinel, l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix fondé par de Guaïta, les cercles spirites, les loges maçonniques irrégulières, et les survivances vintrasites et boullanistes75. Papus lui-même, familier des cours européennes (il conseilla le Tsar Nicolas II en tant qu’occultiste entre 1901 et 190676), incarnait la fusion du mysticisme religieux, de l’ésotérisme opératif et de l’ambition politique — exactement le modèle khlysty-skoptsy que nous avons décrit.
5.4. Transmission vers Plantard : l’héritage occulte des années 1940-1950
Pierre Plantard (1920-2000) évolua dans les années 1940-1950 dans ces mêmes cercles occultistes parisiens. Plusieurs indices documentent cette fréquentation :
Milieux martinistes et Rose-Croix : Plantard fréquenta les héritiers de l’Ordre Martiniste et de l’Église Gnostique, actifs jusqu’aux années 195077.
Connaissance de Vintras : Gérard de Sède, son collaborateur, évoque explicitement Vintras dans L’Or de Rennes (1967), preuve que Plantard connaissait cette filiation78.
Bibliothèque ésotérique : Philippe de Chérisey témoigne que Plantard possédait une bibliothèque fournie en ouvrages rares sur l’illuminisme français du XIXe siècle79.
Références symboliques : L’usage du terme « Nautonnier » (pilote de la nef), absent des traditions templières et mérovigiennes, est directement tiré du vocabulaire khlysty via les écrits de Leroy-Beaulieu, accessibles dans les bibliothèques parisiennes80.
5.5. Double vérité : l’organisation réelle et le mythe plantardien de Sion
Toutefois, si l’organisation reconnue sous le sigle de P.S. a bien existé — c’est-à-dire celle des Khlysty et que sa structure demeure encore vivace de nos jours dans certains réseaux ésotériques russes et européens —, le Prieuré de Sion de Pierre Plantard n’en constitue qu’une pâle copie, une coquille vide qui s’apparente plus ou moins à un décor de cinéma. Celui-ci a certes la propriété de vous replonger dans l’atmosphère de l’histoire secrète de l’Europe, de vous intéresser, de vous passionner même, et de vous fasciner par ses méandres interminables.
Le Prieuré de Sion se réduit toutefois à une reconstitution, vide de toute réalité historique concrète et immédiate. Passé la porte du saloon, le décor se révèle : derrière la façade, il n’y a que des planches mal assemblées, et le vide, à perte de vue.
5.6. Méthode herméneutique : du film au scénario
Il ne faut donc point s’attarder à regarder indéfiniment le film qui est projeté sur cet écran de cinéma. Il convient au contraire de se plonger dans l’étude de son scénario, afin de découvrir quels en furent les écrivains, et de quelle réalité ils se sont véritablement inspirés pour réaliser cette pièce de théâtre.
Si vous réalisez, à force de travail, de patientes études, et de discernement, que l’affaire du Prieuré de Sion de Pierre Plantard est une adaptation mythifiée de l’organisation secrète des Khlysty, via l’illuminisme vintrasien et le réseau martiniste parisien, tout s’éclaire subitement. L’affaire de Rennes-le-Château apparaît alors dans sa nudité première, dépourvue de son background mérovingien, de toute lignée christique, et de toute référence à Marie-Madeleine.
5.7. Rennes-le-Château : la véritable histoire locale
Si nous supprimons tous les ajouts ou superpositions qui ont été insérés de façon artificielle dans l’affaire de Rennes-le-Château et qui ont en réalité été extraits de la théologie et de la mythologie des Khlysty (via Vintras, Boullan et Doinel), seule subsiste aux yeux de tous l’histoire d’un curé de campagne audois, Bérenger Saunière, adepte du Culte des Morts.
Celui-ci avait repris à son compte le trafic, non pas véritablement de Messes, mais de Consolamentum, c’est-à-dire d’indulgences mortuaires et de rituels tarifés, jadis pratiqués par le couvent des frères Cordeliers (Franciscains de Limoux) et, antérieurement à ce dernier, par les communautés cathares de la région81. L’Académie de l’Aude, ayant étudié ce sujet, fit, il y a quelques années de cela, plusieurs publications d’intérêt et détailla les conflits financiers qui naquirent entre monastères, dans la région, de ces trafics et rituels hérétiques82.
L’Église Catholique, fidèle à son protocole, tout autant qu’à ses pratiques et ne souhaitant s’aliéner ces monastères et religieux hérétiques, héritiers directs des Cathares, préféra qualifier ces rites tarifés de « Simoniaques », c’est-à-dire de trafics de Messes. De cette façon, l’Église et la hiérarchie catholique évitaient l’affrontement direct avec le tissu de prêtres et de dignitaires religieux locaux. Il fallait ménager les susceptibilités, et inciter les mouvements déviants et hérétiques à faire profil bas. En contrepartie, ils pouvaient s’adonner dans le secret à leurs rituels mortuaires.
Seul Bérenger Saunière avait rompu la règle, et par avidité s’était risqué à étendre son trafic mortuaire au-delà des limites du diocèse, ce qui lui fut par ailleurs amèrement reproché.
5.8. Le millefeuille historique : méthode de déconstruction
À vrai dire, l’affaire de Rennes-le-Château est construite à la façon d’un millefeuille. Ces feuilles ou strates, bien que fort différentes à l’origine, se superposent si bien qu’il est difficile de les démêler, et qu’elles se confondent et interagissent les unes avec les autres. Elles laissent croire à leur unité, à leur continuité, alors qu’il n’en est rien.
Exemple : La pierre de la « Coume-Sourde » comme exemple de Sion

Il en est ainsi de l’affaire de la pierre de la « Coume-Sourde ». On suppose que cette stèle était jadis visible, non loin d’un ermitage, proche du hameau de la Coume-Sourde. Ce hameau est situé sur le plateau au pied de Rennes-le-Château, ayant pour limite le hameau de « La Valdieu ». Gérard de Sède est le premier à en avoir fait mention au sein de l’un de ses ouvrages bien connus concernant l’affaire de Rennes-le-Château83. Ce dernier utilisait le matériel et la documentation que Pierre Plantard lui prodiguait à dessein de rédiger ses livres.
Gérard de Sède prétend qu’un certain M. Ernest Cros, archéologue amateur, avait identifié cette pierre dans les environs de la commune de Rennes-les-Bains, vers 1928. Si Gérard de Sède est le premier à mentionner cette pierre, il est aussi le dernier et le seul à avoir pu consulter les archives relatives à celle-ci, puisque aucune preuve de son existence ne nous est parvenue. Rien n’indique non plus que la pierre prétendument découverte non loin de La Valdieu et conservée par une avocate de la région parisienne, dans les années 1970, soit celle qui apparaît dans le livre de Gérard de Sède. Elle ne comporte pas les mêmes inscriptions, et sa gravure peu profonde laisse supposer qu’elle est de facture récente.
Bref, rien n’indique que la pierre de la « Coume-Sourde » ait jamais existé. Elle serait le produit de l’imagination de Pierre Plantard, aidé de son ami Philippe de Chérisey. Ils auraient communiqué le croquis à Gérard de Sède afin que ce dernier l’insère dans son ouvrage.
Décryptage : La pierre comme talisman vintrasien
Or, c’est justement par le truchement de ce genre de document falsifié que le millefeuille historique se construit, prend forme et crée la confusion. De prime abord, le croquis de la pierre de la « Coume-Sourde » laisse penser à une carte au trésor, ou plus vraisemblablement à une sorte de message codé ou de cryptogramme. La pierre, supposée d’une grande antiquité, s’inscrit ainsi parfaitement dans la mythologie du trésor de Rennes-le-Château, et offre aux regards un entremêlement de signes et de symboles variés. Le tout est de nature à émerveiller l’esprit crédule, et incite à la rêverie. Le dessin de la pierre se prête à toutes sortes d’analogies, et semble épouser les traits, tantôt d’un relief topographique, tantôt renvoie à d’autres inscriptions, ou encore à quelques obscurs schémas géométriques reliant entre eux tels ou tels villages de la contrée.
Or rien de tel ici. Ce qui apparaît aux yeux des chercheurs et curieux de toutes espèces comme étant le croquis d’une pierre, c’est-à-dire d’un petit monument bien réel, historique et en lien direct avec la région, n’est qu’une adaptation, en forme de croquis, d’un talisman en usage dans la secte d’Eugène Vintras.
Il faut en effet savoir que l’inscription C.E.I.L, visible sur le verso de la pierre, telle que reproduite dans l’ouvrage de Gérard de Sède, ne se retrouve nulle part ailleurs que sur les hosties sanglantes miraculeuses d’Eugène Vintras84. En outre, au recto de la pierre, la formule latine « IN MEDIO LINEA UNI M SECAT LINEA PARVA », c’est-à-dire en français « Au milieu de la ligne, où M coupe la petite ligne », renvoie également à la même hostie85.
L’ouvrage de Jules Bois, Le Satanisme et la Magie (Paris, Ernest Flammarion Éditeur, 1895), nous offre un croquis de cette fameuse hostie miraculeuse appartenant à Eugène Vintras86. Il nous est ainsi possible de remarquer que l’inscription C.E.I.L est associée sur cette hostie à la lettre M coupée par une ligne. La même lettre apparaît également sur d’autres croquis d’hosties appartenant toujours à Eugène Vintras. Il semble donc que la lettre « M » ait une importance toute particulière dans ces compositions.

Magie talismanique vintrasienne !
Mais au juste, de quelles compositions s’agit-il ? Il s’agit d’un Talisman Vintrasien, c’est-à-dire issu des pratiques et rituels de la magie khlysty. Jules Bois nous le fait connaître dans l’ouvrage précité, lorsqu’il nous confie au sujet de ces hosties et des symboles qui y sont représentés, que : « Tout objet peut devenir talismanique, après les cérémonies requises ; ayant emmagasiné l’effluence mystique d’esprits coadjuteurs, imprégné par la volonté de l’opérant, il devient apte à « charmer », à imposer la passion, se nomme « ipsullice ». Pour cela, il est indispensable de prononcer la formule suivante : « Je vous conjure, Ceil, Cil, Cadid, ministres de l’amour et préfets d’amitié, par Celui qui vous a créés, par le jour du jugement, par Celui qui régit la terre et fait trembler le ciel, de consentir à ce caractère, à cette image, à cette figure ; ainsi les personnes à qui je les aurai donnés ou montrés ou fait toucher me désireront, me chériront moi seul, tenant pour rien les leurs, abandonnant tout, et leur pensée sera toujours avec moi. »87
Le même auteur, visiblement fort bien instruit des préceptes de la secte, ainsi que de ses doctrines secrètes, nous rapporte un rituel bien étrange visiblement en lien avec la formule C.E.I.L : « La pomme dispose aux voyages (avons-nous là l’origine du concept de Pomme Bleue ?). Soyez sur pied avant le soleil levé le jour de Vénus (soit un vendredi), entrez dans un verger, cueillez-y la plus belle rainette (pomme), coupez-la en quatre, ôtez-en le cœur et mettez à la place un billet avec des caractères et des noms divins ; il faut incruster dans le fruit, sous la pelure soulevée, puis rebaissée, des paroles mystiques. Avec deux aiguilles en croix, vous traversez le fruit, disant : « Ce n’est pas toi que je traverse, mais qu’Asmodée traverse le cœur de celle que j’aime. » Jetez le tout au feu en marmottant : « Ce n’est pas toi que je brûle, mais, Asmodée, allume mon amour en cette femme comme brûle cette pomme. » Si vous avez glissé « le morceau de chair nommé hippomane », séché et réduit en poudre, au cœur d’une pomme rouge, faites manger l’un des quatre quartiers par celle que vous voulez soumettre. Ou faites boire cette poussière en un liquide ; si vous la gardez en poudre, touchez-en les habits ou la chair de la désirée. »88
Nous pouvons constater que ce rituel et cette magie talismanique, typiquement vintrasienne (et plantardienne), contiennent tous les ingrédients que nous retrouverons bien plus tard dans le message « décodé » issu des parchemins élaborés par Pierre Plantard et Philippe de Chérisey. Souvenons-nous du fameux : « J’achève ce daemon de gardien (Asmodée), à midi pommes bleues. »89
5.9. Conclusion méthodologique : archéologie des impostures transnationales de Sion
Cette étude a démontré l’existence d’une généalogie occulte reliant trois manifestations apparemment distinctes mais structurellement identiques :
Les Khlysty-Skoptsy (XVIIe-XIXe siècles, Russie) : organisation en korables (nefs), dirigée par un christ-tsar prophétique, avec double appartenance secrète, attente apocalyptique et accumulation de richesses occultes.
Les Protocoles des Sages de Sion (1903, Saint-Pétersbourg) : projection antisémite de la structure khlysty sur un fantasme juif, fabriquée par l’Okhrana qui connaissait intimement ces sectes.
Le Prieuré de Sion de Plantard (1956, France) : réappropriation française via le réseau occulte parisien (Vintras-Boullan-Doinel-Papus), transposant le modèle khlysty sur un substrat mérovingien et cathare.
Le signifiant « SION » fonctionne comme un virus sémantique, migrant d’un contexte à l’autre tout en conservant une structure invariante : christ-roi, nef secrète, mission apocalyptique, infiltration institutionnelle, et richesse cachée.
La véritable histoire de Rennes-le-Château — celle d’un curé simoniaque pratiquant le trafic de rituels mortuaires cathares — a été ensevelie sous des couches successives de mythologie khlysty importée via l’ésotérisme parisien. Pierre Plantard et Philippe de Chérisey n’ont pas inventé ex nihilo : ils ont recyclé et francisé un archétype organisationnel russe vieux de trois siècles, en le greffant artificiellement sur le tissu historique et ésotérique français.
Comprendre cette généalogie permet de déconstruire le millefeuille et de séparer :
Ce qui relève de la réalité historique locale (Saunière, le Catharisme, les Franciscains).
Ce qui relève du décor plantardien (lignée mérovingienne, Marie-Madeleine, Templiers).
Ce qui relève de l’archétype khlysty transposé (Nautonnier, nef, christ-roi, trésor occulte).
Comme l’observe le philosophe Vassili Rozanov avec une acuité troublante : « Dans les enseignements des Khlysty et des Castrateurs, il y a quelque chose d’apocalyptique, de colossal, quelque chose qui ne s’inscrit pas dans l’histoire civile ou politique de l’humanité. »90 C’est précisément cette dimension « hors de l’histoire », cette structure mythique réitérative, qui permet au modèle khlysty de migrer à travers les siècles et les cultures, se réincarnant successivement dans les Protocoles, puis dans le Prieuré de Sion.
Le chercheur sérieux doit donc résister à la fascination du mythe pour ausculter son anatomie structurelle. Derrière le décor de cinéma, il découvrira non pas le vide, mais une architecture conceptuelle vieille de trois siècles, dont Pierre Plantard ne fut que le dernier metteur en scène.
2025-2026, Isaac Ben Jacob ©
Pour mieux comprendre Pierre Plantard, nous vous conseillons « Dans les pas de Pierre Plantard en Bretagne » avec un vrai serpent rouge, « Geneviève Zaepffel, prophétesse et mentor de Pierre Plantard » et « Le code du Tarot de Plantard« .
Pour appréhender le Prieuré de Sion aujourd’hui au XXIe siècle l’histoire du « Prieuré de Sion – Ordre de la Rose-Croix Véritas » ou « Les autres prieurés de Sion » à Saint-Sulpice à Paris, à Alet, à Notre-Dame de Marceille, à Espéraza ou, encore, « L’Enigmatique mémoire de Sion » !
Le livre trop peu lu « CIRCUIT » de Philippe de Chérisey apporte un éclairage différent sur l’affaire !
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Notes sur Sion
- 1 Anatole Leroy-Beaulieu, « L’Empire des Tsars et les Russes : Les sectes excentriques », Revue des Deux Mondes, 1er juin 1875, pp. 586-631.
- 2 Norman Cohn, Histoire d’un mythe. La « Conspiration » juive et les Protocoles des Sages de Sion, Paris, Gallimard, 1967 (éd. orig. 1967).
- 3 Cesare G. De Michelis, The Non-Existent Manuscript: A Study of the Protocols of the Sages of Zion, Lincoln, University of Nebraska Press, 2004.
- 4 Jean-Luc Chaumeil, Le Trésor du triangle d’or, Paris, Guy Trédaniel, 1979.
- 5 Pierre Jarnac, Les Archives du Prieuré de Sion, Nice, Alain Lefeuvre, 1984.
- 6 Frederick C. Conybeare, Russian Dissenters, Cambridge, Harvard University Press, 1921, pp. 353-370.
- 7 Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 590.
- 8 S. V. Reutski, Lioudi Bojii i Skoptsy [Les Hommes de Dieu et les Skoptsy], Moscou, 1872, pp. 45-68.
- 9 Nikolaï I. Nadiejdine, « O skopitcheskoi ieressi » [De l’hérésie des Skoptsy], Issledovaniya o skopitcheskoi ieressi, Saint-Pétersbourg, 1845, p. 127 (notre traduction).
- 10 Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 605.
- 11 Irina Paert, Spiritual Elders: Charisma and Tradition in Russian Orthodoxy, DeKalb, Northern Illinois University Press, 2010, pp. 89-91.
- 12 Apocalypse 7:4 : « Et j’entendis le nombre de ceux qui avaient été marqués du sceau, cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël. »
- 13 Eugène Peltier, Les Sectes mystiques russes, Paris, Maisonneuve, 1910, pp. 34-38.
- 14 Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 609.
- 15 Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 592.
- 16 Laura Engelstein, Castration and the Heavenly Kingdom: A Russian Folktale, Ithaca, Cornell University Press, 1999, pp. 56-59.
- 17 Conybeare, op. cit., p. 361 (notre traduction).
- 18 Valerian Shubinsky, « Russian Sects: Between Religious and Political Movements », Emory University Research Review, consulté en ligne : https://www.emory.edu/INTELNET/cries_shubinsky.html (notre traduction).
- 19 Vladislav Tsypin, « The Heresy of the Bogomils », Orthodox Christianity, consulté en ligne : https://orthochristian.com/154380.html (notre traduction).
- 20 Dmitri Obolensky, The Bogomils: A Study in Balkan Neo-Manichaeism, Cambridge, Cambridge University Press, 1948, pp. 71-89.
- 21 Yuri Stoyanov, The Other God: Dualist Religions from Antiquity to the Cathar Heresy, New Haven, Yale University Press, 2000, pp. 156-178.
- 22 Laura Engelstein, Castration and the Heavenly Kingdom: A Russian Folktale, Ithaca, Cornell University Press, 1999, pp. 56-59 ; Frederick C. Conybeare, Russian Dissenters, Cambridge, Harvard University Press, 1921, pp. 353-370.
- 23 Piroska Nagy & Xavier Biron-Ouellet, « A Collective Emotion in Medieval Italy: The Flagellant Movement of 1260 », Emotion Review, vol. 12, n° 4, 2020, pp. 261-273.
- 24 Malcolm Lambert, The Cathars, Oxford, Blackwell, 1998, pp. 145-167 ; Malcolm Barber, The Cathars: Dualist Heretics in Languedoc in the High Middle Ages, Routledge, 2000, pp. 89-103.
- 25 Conybeare, op. cit., p. 361 (notre traduction).
- 26 Joshua Mark, « Cathars », World History Encyclopedia, 2 avril 2019, consulté en ligne : https://www.worldhistory.org/Cathars/
- 27 J. Eugene Clay, « The Khlysty and the Search for Religious Authority in Pre-Revolutionary Russia », Kritika: Explorations in Russian and Eurasian History, vol. 2, n° 1, hiver 2001, pp. 165-181.
- 28 Rebecca Rist, Who Were the Cathars?, Cambridge, Cambridge University Press, 2016, pp. 78-91.
- 29 Yuri Stoyanov, « Bogomils and Paulicians in the Byzantine World », in Religions of the Ancient World, Harvard University Press, 2004, pp. 567-589.
- 30 Cité dans Conservapedia, article « Bogomilism », consulté en ligne : https://www.conservapedia.com/Bogomil
- 31 Massimo Introvigne, Il Cappello del Mago, Milan, SugarCo, 1990, pp. 234-245 ; Jean-Pierre Laurant, L’Ésotérisme chrétien en France au XIXe siècle, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992, pp. 45-67.
- 32 Cesare G. De Michelis, The Non-Existent Manuscript: A Study of the Protocols of the Sages of Zion, Lincoln, University of Nebraska Press, 2004, pp. 134-156 ; « Bogomilism »
- 33 Vassili Rozanov, cité in Shubinsky, op. cit. (notre traduction).
- 34 Gérard de Sède, L’Or de Rennes, Paris, Julliard, 1967, p. 156 ; Philippe de Chérisey, lettre à Jean-Luc Chaumeil, 1973 (archives privées).
- 35 Eugène Vintras, L’Évangile éternel révélé dans l’Œuvre de la Miséricorde, Lyon, 1857, p. 12.
- 36 Henri Charles Ferdinand Marie d’Artois, duc de Bordeaux, plus connu sous son titre de comte de Chambord. Il naquit le 29 septembre 1820.
- 37 Jules Bois, Les Petites Religions de Paris, Paris, Léon Chailley, 1894, p. 247.
- 38 Jean-Pierre Laurant, L’Ésotérisme chrétien en France au XIXe siècle, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992, p. 178.
- 39 De Sède, op. cit., p. 156.
- 40 Marie-France James, Ésotérisme et christianisme autour de René Guénon, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1981, pp. 234-237.
- 41 Philippe de Chérisey, cité in Pierre Jarnac, Histoire du Trésor de Rennes-le-Château, Nice, Bélisane, 1985, p. 89.
- 42 Massimo Introvigne, Il Cappello del Mago, Milan, SugarCo, 1990, pp. 267-271.
- 43 Cesare G. De Michelis, op. cit., pp. 71-89.
- 44 Norman Cohn, op. cit., pp. 81-106.
- 45 Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 597.
- 46 Fredric S. Zuckerman, The Tsarist Secret Police Abroad: Policing Europe in a Modernising World, New York, Palgrave Macmillan, 2003, pp. 134-156.
- 47 Henri Rollin, L’Apocalypse de notre temps. Les dessous de la propagande allemande d’après des documents inédits, Paris, Gallimard, 1939, pp. 67-75.
- 48 Protocoles des Sages de Sion, Protocole XV (traduction française, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1992, p. 124).
- 49 Michael Hagemeister, « The Protocols of the Elders of Zion: Between History and Fiction », New German Critique, n° 103, 2008, p. 89 (notre traduction).
- 50 Zuckerman, op. cit., pp. 189-192.
- 51 Steven J. Zipperstein, « The Protocols and the Origins of Political Antisemitism », in The Paranoid Apocalypse, New York, NYU Press, 2012, p. 67 (notre traduction).
- 52 Journal Officiel de la République Française, 20 juillet 1956, p. 6731.
- 53 Henri Lobineau [pseudonyme], Dossiers secrets, Paris, BnF, ms. 4° Lm1 249, déposé en 1967.
- 54 Jean-Luc Chaumeil, Le Testament du Prieuré de Sion, Paris, Pégase, 2006 ; Pierre Jarnac, Les Archives du Prieuré de Sion, Nice, Alain Lefeuvre, 1984.
- 55 Trésor de la Langue Française, CNRS/Gallimard, 1986, vol. 12, p. 734.
- 56 Leroy-Beaulieu, op. cit., p. 609.
- 57 Gérard de Sède, La Race fabuleuse, Paris, J’ai Lu, 1973, p. 214.
- 58 Michael Baigent, Richard Leigh, Henry Lincoln, L’Énigme sacrée, Paris, Pygmalion, 1983 (éd. orig. The Holy Blood and the Holy Grail, 1982), pp. 367-402.
- 59 Pierre Plantard, interview in Vaincre, n° 3, 1989, p. 4.
- 60 Bill Putnam & John Edwin Wood, The Treasure of Rennes-le-Château: A Mystery Solved, Stroud, Sutton Publishing, 2003, p. 278 (notre traduction).
- 61 Laura Engelstein, op. cit., pp. 134-139.
- 62 De Sède, L’Or de Rennes, op. cit., pp. 89-103.
- 63 Anatole Leroy-Beaulieu, « L’Empire des Tsars et les Russes : Les sectes excentriques », Revue des Deux Mondes, 1er juin 1875
- 64 Jules Bois, Les Petites Religions de Paris, Paris, Léon Chailley, 1894, pp. 245-250 ; « Les pratiques obscures de l’abbé Boullan », Tribune de Lyon, 10 décembre 2024.
- 65 Christian Giudice, Saint or Satanist? Joseph-Antoine Boullan and Satanism in Nineteenth-Century France, Routledge, 2003 ; « On the Border of Darkness: The Enigmatic Abbé Boullan », RELICS, 25 novembre 2023.
- 66 Jules Bois, « Vintras, Boullan et le Satanisme », in Les Petites Religions de Paris, op. cit., consulté via Wikisource.
- 67 « Sex, Satanism & the 19th Century ‘War of the Magicians’ », All About History, 7 juin 2023 ; Joris-Karl Huysmans, Là-Bas, Paris, Gallimard, 1891.
- 68 Jules Doinel, « La Gnose de Valentin », L’Initiation, avril 1890 ; « Jules Doinel », L’Église Gnostique Apostolique, consulté en ligne.
- 69 « Jules Doinel », Wikipedia, consulté le 2 janvier 2025 ; T. Apiryon, « History of the Gnostic Church », Gnostic Church Resources.
- 70 Rune Ødegaard, Église Gnostique: History, Sacraments and Teachings, Norwegian Press, 2013, pp. 45-67.
- 71 Tau Charles Harmonius II (Robert Cokinis), « A Historical Brief of the Gnostic Catholic Ecclesia », in Milko Bogaard, + Ecclesia Gnostica + 1890, 2003.
- 72 « Gérard Encausse », Wikipedia, consulté le 2 janvier 2025 ; « Papus », Occult Encyclopedia, consulté en ligne.
- 73 « Papus Gérard Encausse dit (1865-1916) », Encyclopædia Universalis, consulté en ligne ; « Ordre Martiniste des Rites Unis », consulté en ligne.
- 74 « World-news-research: Occult France », consulté en ligne ; liste des membres du Conseil Suprême de l’Ordre Martiniste (1891).
- 75 Massimo Introvigne, Il Cappello del Mago, Milan, SugarCo, 1990, pp. 267-291 ; Jean-Pierre Laurant, L’Ésotérisme chrétien en France au XIXe siècle, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992, pp. 234-267.
- 76 « Gérard Encausse », Wikipedia, section « Russia » ; « Papus », Find a Grave Memorial, consulté en ligne.
- 77 Marie-France James, Ésotérisme et christianisme autour de René Guénon, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1981, pp. 234-237 ; Jean-Luc Chaumeil, Le Testament du Prieuré de Sion, Paris, Pégase, 2006, pp. 45-67.
- 78 Gérard de Sède, L’Or de Rennes, Paris, Julliard, 1967, p. 156.
- 79 Philippe de Chérisey, lettre à Jean-Luc Chaumeil, 1973 (archives privées), citée in Pierre Jarnac, Histoire du Trésor de Rennes-le-Château, Nice, Bélisane, 1985, p. 89.
- 80 Anatole Leroy-Beaulieu, « L’Empire des Tsars et les Russes : Les sectes excentriques », Revue des Deux Mondes, 1er juin 1875, p. 609.
- 81 Bulletin de la Société des Études Scientifiques de l’Aude, diverses publications sur les rituels mortuaires cathares et franciscains dans le Razès, vol. LXXII-LXXVIII (1972-1978).
- 82 Bulletin de la Société des Études Scientifiques de l’Aude, op. cit. ; René Descadeillas, Mythologie du Trésor de Rennes, Carcassonne, Collot, 1974.
- 83 Gérard de Sède, L’Or de Rennes, op. cit., pp. 134-139 (description et reproduction de la pierre de la Coume-Sourde).
- 84 Jules Bois, Le Satanisme et la Magie, Paris, Ernest Flammarion, 1895, pp. 267-278, planche photographique des hosties vintrasites.
- 85 Ibid., p. 271, reproduction graphique de l’hostie avec l’inscription « IN MEDIO LINEA UNI M SECAT LINEA PARVA ».
- 86 Ibid., planche hors-texte reproduite page 272.
- 87 Jules Bois, Le Satanisme et la Magie, op. cit., p. 273.
- 88 Ibid., pp. 274-275.
- 89 Message « décodé » du « Parchemin II » de Rennes-le-Château, publié in Gérard de Sède, L’Or de Rennes, op. cit., p. 86 ; reproduit in Pierre Jarnac, Les Archives du Prieuré de Sion, Nice, Alain Lefeuvre, 1984, p. 124.
- 90 Vassili Rozanov, cité in Valerian Shubinsky, « Russian Sects: Between Religious and Political Movements », Emory University Research Review, consulté en ligne (notre traduction).