GISORS L’ORMETEAU FERRÉ – L’arbre qui cache la forêt

Avant-propos

Il eût été facile, pour annoncer la parution de l’ouvrage de la rentrée « Rennes-le-Château : L’Or des morts et le véritable Prieuré de Sion, » d’en détacher quelques pages et de les livrer au lecteur en guise d’amuse-bouche1. Nous nous y refusons. Un ouvrage qui prétend rendre à l’Histoire ce que la légende lui avait pris ne se fait pas connaître par des échantillons. En effet un extrait, arraché à une démonstration, n’offrirait au lecteur que matière à rêverie — c’est-à-dire précisément ce dont ce livre entend le guérir. Nous avons donc choisi une autre méthode, plus rude et plus loyale. Prenons un point du dossier, choisissons-le parmi les plus rebattus, de ceux que soixante ans de littérature sont censés avoir épuisés. Puis montrons, en quelques pages, que nul n’y a jamais donné véritablement un coup de pioche, comme pour l’or des Templiers à Gisors !

Le dossier retenu sera celui de l’Ormeteau ferré de Gisors et de l’église Saint-Gervais-et-Saint-Protais du même lieu. Il n’est pas traité dans l’ouvrage à venir intitulé « L’Or des morts », mais il en contient de nombreuses clefs. On y verra comment un événement parfaitement documenté a été recouvert par une fable ; comment cette fable s’est nourrie d’un roman du XIIIe siècle, vraisemblablement pris pour une chronique ; et comment, sous la fable, le terrain donne à voir tout autre chose de plus inquiétant.

Eglise saint Gervais et saint Protais à Gisors
Eglise saint Gervais et saint Protais à Gisors vue depuis le château – Johan Netchacovitch ©

I. Les prémices du dossier, ce qu’il fut jadis raconté à ce sujet

Il fut un temps où notre ami Gérard de Sède faisait grand cas de l’affaire de l’Ormeteau ferré de Gisors et de ce qui lui advint en l’année 11882. Selon lui, ainsi que d’après Plantard, son collègue, un « accord » tacite aurait lié à l’origine deux ordres : le Prieuré de Sion, organisation secrète, et celui des Templiers. Cet accord aurait été brutalement remis en question lors d’un événement fort étrange, qui consomma la séparation des deux entités : la rupture de l’Ormeteau ferré de Gisors. C’est ainsi que l’Ordre du Temple se serait affranchi de la tutelle qu’aurait exercée sur lui la société secrète du Prieuré de Sion, ordre énigmatique dont la fondation remonterait à l’an 1099, au moment même de la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie. Les premiers grands maîtres des Templiers auraient été directement créés, puis délégués par le Prieuré de Sion pour la gestion de l’Ordre, celui-ci servant à l’origine de devanture ou de succursale. La situation se serait prolongée et, caché derrière les hautes murailles du Temple, l’Ordre de Sion aurait exercé son pouvoir par cet intermédiaire jusqu’en 1188, date d’un bouleversement interne. Après la rupture — vécue, à ce qu’on en dit, fort mal par les deux ordres —, l’une des entités serait retournée à l’anonymat le plus absolu, gardant les commandes et fomentant des troubles politiques afin d’asseoir son pouvoir ; l’autre, le Temple, recherchant la Gloire, aurait pris une grande place dans la vie politique et, tentant d’accomplir sa mission, aurait attiré les persécutions et précipité sa chute.

On a beaucoup spéculé sur la signification de cet abattage de l’Ormeteau, et sur l’existence du Prieuré de Sion, tantôt société bien réelle et historique, tantôt invention issue d’un esprit détraqué, celui d’un mégalomane revendiquant le trône de France : Pierre Plantard. Y eut-il une société secrète à l’origine de la fondation de l’ordre du Temple ? L’origine des Templiers nous est-elle réellement connue ? Cet ordre fut-il jamais lié à une congrégation demeurée dans l’ombre ? De quelle importance symbolique cet Ormeteau ferré fut-il jadis chargé ?

Et en quoi fut-il lié de près ou de loin aux origines du Prieuré de Sion ?

Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre à première vue. Pourtant, s’il est désormais avéré que le Prieuré de Sion n’a jamais existé tel que le décrivent Pierre Plantard et ses nombreux relais3, les premiers écrits de Gérard de Sède, c’est-à-dire les plus proches des racines du mythe, donnent à penser que (sans existence sous ce nom véritable ni sous la forme qu’on lui prête), quelque chose, une organisation secrète, n’en fut pas moins présent à Gisors — décentralisé, tout autre que ce qu’on décrit généralement, mais bien présent en ce lieu.

II. Méthode : descendre le mythe à rebours

Pour revenir aux sources du mythe et à la signification première de cet abattage de l’arbre, relisons les écrits qui en traitent dans l’ordre chronologique inverse : du plus récent au plus ancien, du plus mythifié au plus proche de la réalité primitive — de L’Énigme sacrée aux Templiers sont parmi nous.

Cette méthodologie n’est point improvisée. Il s’agit du procédé du philologue devant un texte corrompu : on ne demande pas au lecteur de croire l’auteur, on lui demande de comparer les états successifs de son récit. Ce que le dernier état a effacé, l’état primitif le conservait ; et ce qu’un auteur retranche en cours de route est souvent plus instructif que ce qu’il ajoute.

Dans L’Énigme sacrée4, le mythe est parvenu à pleine maturation. Les auteurs y font de 1188 une année cruciale pour le Prieuré de Sion comme pour le Temple : Jérusalem venait de tomber, les « initiés » de Sion auraient regagné la France, et la séparation définitive des deux ordres se serait consommée à Gisors. Suit le récit de la querelle entre Henri II et Philippe Auguste, du ferrage du tronc, de l’assaut des cinq escadrons français et de l’abattage de l’arbre. C’est cet abattage même que les auteurs érigent en cérémonie rituelle — la « coupure de l’Orme » —, la coupe de l’arbre valant scission entre le Temple et Sion. À partir de 1188, concluent-ils, les Templiers sont autonomes, et Sion se donne son propre chef en la personne de Jean de Gisors5.

Voici l’extrait exact, pour ceux des lecteurs qui souhaitent s’en référer au texte d’origine :

« L’énigme Sacrée » :

« Si l’on en croit toujours les « Documents du Prieuré », l’année 1188 fut d’une importance cruciale pour Sion et pour les chevaliers du temple. Un an auparavant Jérusalem avait été reprise par les Sarrasins, en grande partie à cause de la violence et de l’incompétence de Gérard de Ridefort, grand maître du Temple. (…) (Cet événement) obligea selon toute vraisemblance les « initiés » de Sion à regagner « en masse » la France, et probablement Orléans. (…) Les événements de 1187 semblent en tout cas avoir précipités la rupture entre l’ordre de Sion et celui du Temple. On n’en connaît pas les raisons précises, mais selon les Dossiers Secrets l’année suivante vit un tournant décisif dans l’existence des deux ordres. Et lorsqu’en 1188 une séparation définitive survint entre eux, l’ordre de Sion se désintéressa de ses protégés, (les Templiers) le père rejetant l’enfant…Cette rupture eut lieu au cours d’une cérémonie rituelle à laquelle les Dossiers Secrets (…) font allusion en évoquant la « coupure de l’Orme » qui se serait déroulée à Gisors. (…) L’histoire et la tradition se rejoignent pour reconnaître qu’un événement extrêmement étrange eut lieu à Gisors en 1188, événement qui provoqua l’abattage d’un Orme. Voici les faits : Près de la forteresse se trouvait une prairie appelée « le champ sacré ». (…) En son milieu se trouvait un très vieil Orme, qui en 1188, au cours d’un entretien entre Henri II d’Angleterre (Plantagenet) et Philippe II de France (Auguste) devint, pour une raison (…) l’objet d’une grave, pour ne pas dire sanglante querelle. (…)

Philippe semble avoir exprimé à Henri son intention d’abattre l’arbre, lequel aurait alors fait renforcer le tronc de l’Orme à l’aide de lames de fer. Le jour suivant se présenta une phalange de 5 escadrons de Français en armes, chacun sous le commandement d’un grand seigneur du royaume. (…) Un combat s’ensuivit. (…) Le soir les Français étaient maîtres du champ de bataille et l’arbre était abattu. (…) L’histoire et la tradition confirment (…) « les documents du Prieuré », une dispute curieuse survint à Gisors en 1188, qui se termina par l’abattage d’un Orme. (…) A partir de 1188 mentionnent les « Documents du Prieuré » les Chevaliers du Temple sont autonomes, indépendants de l’Ordre de Sion et de toute contribution militaire ou autre à son égard. (…) Cette même année l’Ordre de Sion connaît de son côté une restructuration complète. Jusque-là les mêmes grands maîtres, Hugues de Payns ou Bertrand de Blanchefort par exemple, dirigeaient simultanément les deux institutions. A partir de 1188 l’Ordre de Sion va choisir son propre guide indépendant du Temple. Le premier d’entre eux sera Jean de Gisors. (…) » 

Château de Gisors, origine templière
Château de Gisors – Johan Netchacovitch ©

Ce texte n’est que peu informatif, hormis l’idée qu’il nous donne du contexte instrumentalisé par le Prieuré de Sion, pour asseoir sa mythologie. Les éléments les plus intéressants, jadis visibles chez de Sède, qui auraient pu éveiller notre attention, ont disparu : rien ne subsiste qui permette de remonter la piste de la véritable signification de la coupure de l’Orme, ni du rapport entre cet arbre et les origines d’une quelconque société secrète. Les erreurs potentiellement instructives commises lors du montage historique ont été soigneusement gommées, lissées. Il faut donc revenir au plus près de la première mention de cet événement au sein de l’affaire de Gisors et de Rennes-le-Château.

III. L’état primitif : de Sède, 1962

Dans Les Templiers sont parmi nous, de Sède écrit qu’aux portes de la cité, sur la vieille route, se trouvait un terrain connu sous le nom de Champ sacré, et qu’y poussait depuis des temps immémoriaux un orme hors du commun, que quatre hommes pouvaient à peine entourer. Son ombre couvrait plusieurs arpents, et on avait cerclé le tronc de cet arbre de fer et d’airain — d’où son nom d’Ormeteau ferré. C’est sous ce feuillage, ajoute-t-il, que saint Bernard aurait médité la règle des Templiers.

Il enchaîne aussitôt sur Paris : là aussi se dressait un orme célèbre, devant l’église Saint-Gervais-et-Saint-Protais, à quelques pas de l’île de la Cité ; plus heureux que son frère du Vexin, il mourut de vieillesse, mais on prit grand soin de lui donner toujours un successeur. Et surtout, précise de Sède, l’orme parisien était comme celui de Gisors un lieu de réunion traditionnel — non de princes, mais d’une corporation aussi fière qu’eux de son lignage. Puis l’auteur nous lance la perche, et nous invite à suivre une direction bien précise : l’Ormeteau ferré semble vous indiquer la route à prendre, et par-delà le lieu à atteindre. Si le lecteur entre dans le jeu, poursuit-il, il ne s’étonnera pas d’apprendre que l’église parisienne reçut sa charte dans le Vexin et qu’un prieuré du Vexin s’en vit confier le patronage ; et il sera peut-être davantage surpris que l’église de Gisors soit elle aussi dédiée aux saints jumeaux Gervais et Protais. Les deux édifices ont connu un destin parallèle. Mais le plus curieux, conclut-il, est que les emblèmes qu’un œil perspicace découvre dans le chœur de Saint-Gervais à Paris se retrouvent pour la plupart à Saint-Gervais de Gisors.

Gérard de Sède, « Les Templiers sont parmi nous ou l’énigme de Gisors », dans la nouvelle édition revue et augmentée de Jean de Bonnot (A Paris au 7 du faubourg St Honoré près la nouvelle église de la Madeleine) :

« Aux portes de la cité, sur la fameuse route romaine, se trouvait un terrain connu sous le nom de Champ sacré. Depuis des temps immémoriaux, il y avait sur ce champ un Orme, qui, si on en croit les chroniques, sortait vraiment de l’ordinaire : « quatre hommes pouvaient à peine l’envelopper de leurs bras étendus ; à lui seul, il faisait comme une forêt et son ombrage couvrant plusieurs arpents de terre pouvait recueillir et soulager des milliers de personnes. De plus, sous couleur de protéger contre toute atteinte ce monstre botanique, on avait cerclé son tronc d’un poids énorme de fer et de beaucoup d’airain, si bien qu’on l’appelait l’Ormeteau Ferré. (…) (C’est sous le feuillage de l’Ormeteau que Saint Bernard avait médité la règle des Templiers. (…) Comme à Gisors, il y avait à Paris un Orme célèbre de toute antiquité : c’était celui qui se dressait devant l’église Saint-Gervais et Saint Protais, à quelques pas de l’île de la Cité. (…) Plus heureux que son frère du Vexin, cet arbre mourut de vieillesse, mais on prit grand soin de lui toujours donner un successeur. (…) Mais surtout l’Orme de Saint Gervais et Saint Protais était comme celui de Gisors, un lieu de réunion traditionnel : et si ce n’étaient pas des princes qui se donnaient rendez-vous sous son ombrage, c’était une corporation aussi fière qu’eux de son lignage. (…) L’Ormeteau ferré semble vous fixer la route à prendre, le lieu à atteindre. (…) Si le lecteur est entré dans notre jeu, il ne sera pas étonné d’apprendre que l’église Saint Gervais et Saint Protais reçut en 1195 sa charte dans le Vexin et qu’un prieuré du Vexin s’en vit confier le patronage. Ce qui le surprendra peut-être davantage, c’est que l’église de Gisors soit elle aussi, dédiée à Saint Gervais et Saint Protais, saints Jumeaux du Calendrier. Les deux églises ont du reste connu un destin parallèle : l’une et l’autre ont eu pour emplacement primitif un sanctuaire du VI siècle, etc…(…) Mais le plus curieux n’est pas là : c’est que les emblèmes qu’un œil perspicace découvre dans le chœur de Saint Gervais à Paris se retrouvent pour la plupart à Saint Gervais de Gisors. (…)

Quelques commentaires s’imposent, afin de relever le fond de la pensée de Gérard de Sède. Pensée fort instructive : peu importe qu’il ait voulu l’exprimer par allégorie ou qu’il l’ait laissée transparaître à son insu. De Sède était, selon le mot de Jean-Luc Chaumeil6, un « impressionniste ». La vérité est donc dissimulée quelque part dans ce texte, à la façon d’un tableau abstrait — mais où ?

Trois choses y sont dites. Que l’arbre est associé à saint Bernard et à la fondation de l’Ordre des Templiers, puisque de Sède nous dit en somme que la règle fut rédigée sous cette ombre protectrice. Est-ce à dire que l’ormeteau serait une allégorie représentant le fameux Prieuré de Sion veillant aux destinées du Temple ? En ce cas, quelle organisation se dissimule derrière cette terminologie de « Prieuré de Sion » ? Ensuite que cet arbre est lié à un lieu saint, une église, de Sède ne cessant d’associer l’arbre et le sacré. Enfin que l’orme antique est un lieu de réunion pour des corporations. De Sède nous enjoint d’entrer dans son jeu et d’étudier l’arrière-plan, celui qu’il suggère, mais dont il ne parle pas ouvertement. Ainsi qu’il nous le fait comprendre, l’Ormeteau contient la clef du rébus et désigne le lieu sacré au sein duquel nous devons pénétrer.

Il faut ainsi s’orienter vers l’Église Saint Gervais et Saint Protais de Paris, puisque l’Ormeteau ferré « se dressait devant » cette église « à quelques pas de l’île de la Cité. »

Voyons maintenant ce que nous apprend la présence de cet arbre en plein cœur de Paris. De Sède va nous révéler que deux choses sont à retenir : En tout premier, que « l’Orme de Saint Gervais et Saint Protais était comme celui de Gisors, un lieu de réunion traditionnel ». Lieu de réunion pour qui, pour quoi, dans quel but ? Pour les corporations si l’on en croit de Sède, c’est-à-dire des Confréries de métiers, les bouchers, les tanneurs, les horticulteurs, les tisserands, bref ce que l’on nomme communément les corporations de Pénitents à caractère institutionnel et religieux. La Sanch de Perpignan est du nombre. Elle constitue un témoin antique de la présence jadis fort répandue en France et en Europe de ces confréries parfois bien secrètes. En second, la présence de cet Ormeteau ferré devant l’église de Saint Gervais et Saint Protais de Paris associe également la présence de l’Ormeteau de Gisors à une autre église portant exactement la même dédicace que celle de Paris, c’est-à-dire Saint Gervais et Saint Protais de Gisors. De Sède enfonce le clou et nous surprend en nous indiquant que « l’église de Gisors est elle aussi dédiée à Saint Gervais et Saint Protais » et que si « les deux églises » ont effectivement « connu un destin parallèle » il faut surtout retenir que « les emblèmes qu’un œil perspicace découvre dans le chœur de Saint Gervais à Paris se retrouvent pour la plupart à Saint Gervais de Gisors. ». Tout est dit pour qui sait entendre.

Quels sont ces emblèmes qui lui semblent si révélateurs ? Nous les retrouvons à la fin de son ouvrage, où ils font l’objet d’une abondante documentation. Sur 27 pages d’iconographie et de documentation, 10 concernent directement les églises Saint Gervais et Saint Protais de Paris et de Gisors…Lorsque l’on connaît le nombre de sujets et de thèmes abordés dans « Les Templiers sont parmi nous » on ne peut que s’étonner de la place donnée dans cet ouvrage aux ornements de ces églises…

Portail de la façade ouest de l'église saint Protais et saint Gervais de Gisors
Portail de la façade ouest de l’église saint Protais et saint Gervais de Gisors – Johan Netchacovitch ©

IV. Retour aux faits : ce que disent réellement les chroniques sur Gisors

Avant d’entrer dans l’église, il nous faut éclaircir la question de l’abattage de l’ormeteau, et sa signification véritable. Car sur ce point, contrairement à ce que laisse croire la littérature du mystère, nous ne sommes pas démunis : l’épisode est l’un des mieux documentés de la diplomatie du XIIe siècle, et il a fait l’objet d’une étude universitaire spécifique7.

Le lieu, d’abord. La prairie où s’élevait cet arbre majestueux se situe entre Gisors et Trie-Château, sur la limite du Vexin normand et du domaine royal — à l’orient de la ville, dans le val de Troesne, et non sur l’Epte elle-même8. La tradition locale place cette prairie dans le pré qui domine l’actuelle gare de Gisors9. Si des rois s’y sont donné rendez-vous, ce n’est point par goût du pittoresque : on est ici sur la lisière de deux obédiences : le roi d’Angleterre est alors vassal du roi de France pour ce qui concerne le duché de Normandie, et l’usage veut qu’en ce cas, ni le suzerain n’entre chez son vassal, ni le vassal chez son seigneur10. La rencontre se tient alors sur la ligne, selon le rituel de l’hommage « en marche »11. L’arbre est ici comparable, sans exclure une certaine sacralité du lieu, à une borne vivante, qui devient au fil du temps un emplacement où l’on tenait des conférences, de façon assez coutumière depuis le début du XIIe siècle au moins.

Encore faut-il préciser de quelle frontière il s’agit, car cette dernière n’est pas restée en place et a fluctué à travers le temps. La ligne de droit est celle de 911 : le traité de Saint-Clair-sur-Epte attribue à Rollon les terres situées à l’ouest de la rivière, et le Vexin s’en trouve coupé en deux. Mais au XIIe siècle, les aléas diplomatiques provoquent trois déplacements de cette limite. En 1158, Louis VII donne en dot à sa fille Marguerite le Vexin normand et ses forteresses, dont Gisors, qui passent ainsi dans la mouvance Plantagenêt. En 1160-1161, Henri II prend possession de la dot, les Templiers évacuent la place, et la frontière franco-normande revient à l’Epte. En 1193 enfin, Philippe Auguste s’empare de Gisors, ce que consacrent les traités d’Issoudun et de Gaillon, avant l’annexion de la Normandie en 120412. Entre la première de ces dates et la dernière, l’orme est abattu.

Voilà qui explique ce que représentait cet arbre. Il était difficile de placer une borne de pierre, un édifice sur une limite qui bouge trois fois en une génération, et l’on ne saurait inviter un souverain sur un repère que son rival aurait construit. Il fallait un point que les deux parties pussent reconnaître sans que ni l’une ni l’autre l’eût érigé, et qui ne préjugeât rien du tracé : un accident du terrain, accepté de part et d’autre parce qu’il ne devait rien à personne. L’orme marquait le lieu convenu où l’on venait négocier.

De la sacralité du lieu, parlons-en maintenant. Ce « Champ sacré » dont de Sède fait grand cas, et sur lequel on a bâti tant de spéculations païennes, ne renvoie à aucun sanctuaire antérieur attesté. Il vient d’un événement dont nous avons retenu la date. En janvier 1188, dans cette prairie, l’archevêque de Tyr prêche la troisième croisade devant Philippe Auguste, Henri II et Philippe d’Alsace, comte de Flandre. Les rois prennent la croix ensemble ; il est convenu que les Français porteront des croix de couleur rouge (de gueules), les Anglais, blanches (d’argent), et les Flamands vertes (de sinople)13. De cette cérémonie datent le nom de Saint-Champ, la croix qui figure dans les armes de Gisors, et la date de 1188 attachée à la ville14.

1188 est l’année la plus chargée de toute l’histoire du lieu. On y prêche la troisième croisade en janvier, puis on coupe l’arbre le même été. Pierre Plantard, Philippe de Chérisey et Gérard de Sède n’ont pas choisi cette date pour des raisons occultes ; mais parce qu’elle était suffisamment riche d’événements pour entretenir le mystère, et les confusions. La légende se construit et se greffe toujours sur un tissu d’événements denses, mais bien réels.

L’événement, enfin. La version rapportée par les chroniques est sobre, et plutôt décevante. Au cours de l’été 1188, il y a une canicule. Henri II et sa suite occupent la zone ombragée du grand orme alors que Philippe Auguste et la sienne restent au soleil, à découvert. La négociation tourne au vinaigre, car les Français s’exaspèrent d’être ainsi brûlés par les rayons du soleil. Le roi de France ordonne la destruction de l’arbre, et ses hommes s’en acquittent avec zèle15. Notons qu’abattre l’ormeteau équivaut à ce que Philippe Auguste efface la frontière, et revendique pour sien le territoire anglais16.

Le ferrage, les cinq escadrons, les charpentiers : d’où cela vient-il ?

Les détails pittoresques que de Sède rapporte et que L’Énigme sacrée recopie après lui, sans en vérifier aucunement la source — le tronc bardé de lames de fer et d’airain, ces dernières parcourant cinq fois sa circonférence, les cinq escadrons commandés par les comtes de Sancerre, de Chartres, de Vendôme et de Nevers, les arbalétriers et les charpentiers marchant en tête, haches et marteaux à la main — ne proviennent d’aucune chronique. Ils proviennent des Récits d’un ménestrel de Reims, composés vers 1260, c’est-à-dire d’une fiction historique écrite quelque soixante-dix ans après les faits17. À noter que dans ce texte, le roi qui fait ferrer l’arbre n’est pas Henri II, mais Richard.

L’anachronisme est décisif, et personne ne l’a relevé. Richard Cœur de Lion n’est pas roi d’Angleterre en 1188 : il ne le devient qu’au 6 juillet 1189, à la mort de son père. À la date des faits, il n’est que comte de Poitou, et il se trouve d’ailleurs à Gisors en janvier, parmi les grands qui embrassent la croisade. Un texte qui attribue le ferrage de l’ormeteau au roi Richard commet donc une erreur chronologique, et ignore ce qui s’est véritablement déroulé en 1188 : il recompose ces événements une génération plus tard, à l’époque où le nom de Richard était devenu, dans la mémoire commune, celui de l’adversaire anglais par excellence18. La littérature du mystère a bâti une cérémonie initiatique sur un détail dont l’auteur se trompe jusque dans la personne du souverain.

Nous concluons que la scène que le mythe plantardien qualifie de rite initiatique est un morceau douteux de littérature du XIIIe siècle. En d’autres termes, pendant soixante ans, un récit romancé fut considéré comme une source d’époque, contemporaine de l’événement.

Un mot encore, avant de quitter la description que fit de l’Ormeteau Gérard de Sède : ni le ménestrel ni la chronique de Guillaume le Breton ne mentionnent la présence d’airain autour de l’arbre : le premier ne parle que de bandes de fer, le second d’aucun métal. L’airain fut donc surajouté par de Sède à cette description déjà chargée19. Et il vaut la peine de se demander pourquoi un auteur qui brode si peu sur le reste a tenu à cercler ce tronc d’un métal que ses sources ignorent.

Faut-il en conclure qu’il s’agit d’une sorte de clin d’œil biblique typiquement plantardien ? L’airain, dans le récit biblique, ne désigne pas n’importe quoi. Moïse dresse au désert un serpent d’airain, qui guérit quiconque le regarde ; on le vénère des siècles durant ; puis un roi, Ézéchias, le met en pièces20. Un objet fait d’airain, attaché à un arbre, ou à un bâton de bois, parmi les artéfacts les plus sacrés de l’Antiquité, fut détruit par la main d’un roi. Il y a de cela dans la description que de Sède fait de cet Ormeteau, arbre vénérable des conférences, cerclé de fer et d’airain, et abattu par Philippe Auguste. Le rapprochement ne serait qu’une étrangeté de plus si Philippe de Chérisey ne devait, quelques années plus tard, intituler Le Serpent rouge (d’airain) le plus énigmatique de ses opuscules. On objectera que Les Templiers sont parmi nous précède de cinq ans cet opuscule ; mais de Sède travaillait alors avec Plantard, et les motifs circulaient dans leurs recherches bien avant que d’être exploités dans des écrits à destination du public.

Quid des Templiers à Gisors ?

Il existe un rapport documenté entre Gisors et le Temple. Il est indéniable. En 1158, pour sceller la paix, Louis VII fiance sa fille Marguerite, âgée de six mois, au fils d’Henri II ; la dot est le Vexin normand et ses forteresses, dont Gisors. En attendant les noces, les places fortes sont confiées à la garde neutre de trois Templiers. En 1160, Henri II fait célébrer le mariage par anticipation — les époux ont ensemble à peine neuf ans — et les trois Templiers lui livrent les châteaux. Louis VII, furieux, les bannit du royaume ; le roi d’Angleterre les accueille et les comble d’honneurs21. Puis, de 1310 à 1314, la forteresse sert de prison au dernier grand maître de l’Ordre et à trois de ses dignitaires22.

En d’autres termes, de Sède et Plantard ont insisté sur le récit d’un schisme (au pied de l’arbre) en 1188, en ignorant volontairement une autre rupture, plus ancienne, celle de 1160 : une trahison templière au profit des Plantagenêt, sur ce même site, exactement là où ces auteurs placent leur schisme imaginaire entre le Prieuré de Sion et les Templiers.

De Clairvaux à l’Ormeteau de Gisors

De Sède veut que saint Bernard ait médité la règle du Temple sous l’Ormeteau : la règle est donnée à Troyes en 1129, Bernard meurt en 1153, et rien ne l’appelle jamais dans le Vexin. L’auteur ne dévie pourtant que de soixante ans, car Clairvaux fut bien partie prenante dans un autre récit impliquant l’Ormeteau et la prairie qui l’abrite. L’homme se nomme Henri de Marcy : moine puis abbé de Clairvaux, cardinal-évêque d’Albano, deux fois pressenti pour la papauté et légat de Grégoire VIII en charge de la prédication de la troisième croisade. Ayant obtenu de Barberousse un accord subordonné à l’engagement des autres souverains, il lui fallait réunir les souverains sur un territoire neutre. Il choisit de les faire venir à Gisors23.

V. L’orme de Gisors, arbre de justice et de corporation

Lieu de réunion pour qui, pour quoi, dans quel but ? Pour les corporations, si l’on en croit de Sède, c’est-à-dire les francs-maçons (à son entendement), mais également ce que l’on désigne aussi sous ce nom : les confréries de métiers, bouchers, tanneurs, horticulteurs, tisserands — bref, ce que l’on nomme communément les corporations de pénitents flagellants, ces hérétiques du Moyen Âge qui furent plusieurs fois condamnés pour déviances par l’Église romaine.

L’orme de la place Saint-Gervais, à Paris, est attesté dès le XIVe siècle. Il servait de repère topographique, de lieu d’assemblée du quartier et de siège de justice ; les seigneurs y recevaient leurs redevances le dimanche, à la sortie de la messe. De là viennent « attendre sous l’orme » et « payer sous l’orme ». Sully généralisa par édit de 1605 la plantation d’ormes devant les églises et aux carrefours, et le quartier tenait si fort à cet arbre qu’en 1733 un artisan le reproduisit dans les ferronneries des balcons de la rue François-Miron24.

On voit ce qui se produit alors. L’arbre est le point où l’on rend la justice, où la communauté s’assemble à la sortie de l’office. C’est-à-dire, très exactement, le lieu où les confréries se réunissent. L’association que de Sède établit entre l’arbre et la confrérie nous fait comprendre qu’il faut chercher du côté des pénitents et des corporations de métier.

VI. Le vocable : deux saints milanais

Le rapprochement entre Paris et Gisors, que de Sède présente comme troublant, s’explique par la diffusion massive des reliques milanaises (Saint Gervais et Saint Protais, dont les dépouilles furent découvertes à Milan en juin 386) en Gaule mérovingienne25.

VII. Le transi

Plusieurs éléments vont attirer spécifiquement notre attention à Saint-Gervais de Gisors26 : le transi de la chapelle sud, que de Sède intitule « C’est un affreux squelette, ou le Maître Parfait », le pilier des Tanneurs, et l’ornementation propre à la confrérie de l’Assomption.

Le transi de l'église saint Gervais et saint Protais de Gisors
Le transi – Isaac Ben Jacob ©

De cet affreux squelette, parlons-en. De Sède y accordait beaucoup d’attention, car il était pour lui l’image parfaite du mythe qu’il allait lancer. De « Gisors » transformé en « Gît-or », il tirerait quelques années plus tard, dans Le Trésor maudit de Rennes-le-Château, la phrase que l’on sait : et ce trésor est la mort. Pour souligner l’importance de la sculpture, il la nomma « Maître Parfait » et la fit reproduire sous deux angles distincts dans sa documentation.

Contrairement à l’opinion courante, il ne s’agit d’ailleurs pas d’un gisant. La sculpture représente un cadavre en décomposition, les os apparents, la chair meurtrie par la corruption. Il s’agit d’une allégorie exécutée vers 1530, en haut-relief encastré dans le mur du bas-côté sud27. Il n’y a aucun corps à l’intérieur : l’œuvre n’est là que pour inciter à la méditation et rappeler à chacun sa fin dernière. Fort proche du style de la Danse macabre, ce transi invective le passant et l’invite à réfléchir sur la phrase gravée à son côté : « J’étais ce que tu es, tu seras ce que je suis ; fais maintenant ce que tu voudrais avoir fait quand tu te mourras. » Pour ceux qui l’ignorent, il s’agit d’un memento mori, œuvre relevant d’un CULTE DES MORTS.

Texte du transi de l'église saint Gervais et saint Protais de Gisors
Texte accompagnant le transi – Johan Netchacovitch ©

Une précision de méthode s’impose ici. Le transi est un genre européen, largement répandu à la fin du Moyen Âge, et l’épitaphe de Gisors est une variante d’un modèle que l’on rencontre de la Bourgogne à la Souabe28.

La chapelle qui abrite le transi est la chapelle Saint-Cler ; la chapelle Saint-Claude, immédiatement voisine, intègre un pilier sculpté et le vitrail de la Confrérie des tanneurs. Or « Saint-Cler » est la forme propre au Vexin de saint Clair — Clarus —, moine venu du Kent, ermite au bord de l’Epte, décapité le 4 novembre 884 au lieu-dit qui porte depuis son nom : Saint-Clair-sur-Epte, à dix kilomètres de Gisors29. On le représente en céphalophore, portant sa tête tranchée dans ses mains ; la tradition veut qu’il l’ait lui-même plongée dans la fontaine voisine, devenue miraculeuse, avant d’aller s’étendre auprès de l’autel pour désigner le lieu de sa sépulture. Ses reliques furent élevées dans la nuit du 16 au 17 juillet 888 — et l’église de Gisors passe pour s’en être approprié une part30.

Vitrail de la chapelle saint Claude, patron des tanneurs - Johan Netchacovitch ©
Vitrail de la chapelle saint Claude, patron des tanneurs – Johan Netchacovitch ©

Que l’on mesure alors ce que contient ce seul bas-côté. Un saint qui porte sa tête dans ses mains, patron de deux corporations, dont le lieu de martyre a donné son nom à l’acte de naissance de la Normandie. Un cadavre de pierre qui interpelle le passant et lui commande de prier. Et, dans la chapelle contiguë, la corporation des tanneurs.

VIII. Des pénitents à Gisors, parlons-en

Il n’a jamais été fait mention, dans aucun livre sur le mystère de Rennes-le-Château ou du Prieuré de Sion, de la présence de confréries pénitentielles à Gisors, et plus particulièrement en l’église Saint-Gervais-et-Saint-Protais. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir soi-disant exploré, à travers plusieurs centaines d’ouvrages, toutes les pistes menant à Gisors et à son hypothétique trésor. Or, dans cet édifice, on marche littéralement sur les confrères, et presque tous les emblèmes qui s’y voient leur sont attribuables.

En Normandie, ces confréries ne s’appellent pas confréries de pénitents mais confréries de charité, et leurs membres sont les charitons. La différence se voit à leurs habits, mais leur nature est identique : là où le Midi et l’Italie montrent des pénitents encagoulés à la façon de membres du Ku Klux Klan, le Nord les fait voir sous des chasubles frappées des armes de la confrérie, portant des bannières à l’effigie du saint patron. Pour le reste, les fonctions sont identiques — office des morts, ensevelissement des défunts, prière pour les âmes du purgatoire, recrutement corporatif, autonomie laïque sous le contrôle du curé31. Leur origine est commune, ce qui autorise à parler, pour Gisors comme pour Perpignan, et le sud de la France, d’une même institution pénitentielle.

Ce n’est d’ailleurs pas une conjecture. Parmi les objets classés de l’église de Gisors figure une peinture monumentale représentant une procession de la Confrérie de Charité ; et la Ville elle-même indique que les chapelles des bas-côtés furent financées par les confréries religieuses et par les corporations marchandes32. Le transi et la procession sont dans le même édifice, à quelques mètres l’un de l’autre.

Fresque de la Procession de la confrérie de la Visitation Notre-Dame (vers 1558) à Gisors
Fresque de la Procession de la confrérie de la Visitation Notre-Dame (vers 1558) – Johan Netchacovitch ©

Vers le nord de l’église se trouve la chapelle dédiée à l’Assomption, élevée de 1497 à 1500 par Pierre Gosse, Robert Jumel et Guillaume Le Maistre, dont la sculpture fut confiée de 1511 à 1513 à Pierre des Aubeaux, Mathurin de Lourme et Pierre Monnier33. Elle est l’œuvre d’une confrérie royale de flagellants érigée à l’occasion d’une épidémie de peste.

Chapelle de l'Assomption - Isaac Ben Jacob ©
Chapelle de l’Assomption – Isaac Ben Jacob ©

Nous finirons par le pilier des Tanneurs, que Gérard de Sède avait remarqué non loin du transi, dans la chapelle Saint-Claude, vers le côté sud de l’église. Pour cet auteur, il s’agissait d’un pilier contenant un message en lien avec la rupture de l’Orme. Après enquête, il s’avère surtout que l’Ormeteau était fréquenté par la confrérie des Tanneurs, et que le pilier de ladite corporation est l’œuvre des confrères eux-mêmes, comme l’est le vitrail voisin. La même corporation des cordonniers offrit en 1530 la verrière des saints Crépin et Crépinien, attribuée à Nicolas Le Prince, de Beauvais — et non à Engrand Le Prince34. On notera enfin que la ville de Gisors a conservé jusque dans sa toponymie la trace de ces métiers : la mairie a son adresse quai du Fossé-aux-Tanneurs.

Il faut dire ici un mot des tanneurs, car on les tient trop volontiers pour un métier parmi d’autres. Métier réputé vil, relégué au bord de l’eau et aux lisières de la ville, la tannerie a partout formé des confréries puissantes, dotées de chapelles, d’autels et de fondations de messes, et chargées comme les autres de l’ensevelissement de leurs morts. À Naples, les corporations du cuir comptent parmi les piliers du culte des âmes du purgatoire, dont le cimetière des Fontanelle et l’église Santa Maria delle Anime del Purgatorio ad Arco offrent les monuments les plus fameux. Et dans le Midi languedocien, les métiers du cuir figurent, aux côtés des tisserands, parmi ceux que les registres inquisitoriaux associent le plus constamment à la dissidence et à l’hérésie dualiste35. Que la corporation qui fréquentait l’Ormeteau soit précisément celle-là ne relève donc pas de l’anecdote : c’est le même fil que celui que nous suivons du Vexin au Razès et jusqu’à Rennes-le-Château.

Pilier des tanneurs dans la chapelle saint Claude
Pilier des tanneurs dans la chapelle saint Claude – Johan Netchacovitch ©

Conclusion

S’il y eut un Prieuré de Sion à Gisors, ses membres furent bien des habitués de l’église Saint-Gervais-et-Saint-Protais, et lors des chauds étés il est fort probable que certains d’entre eux, par cérémonie ou par accommodement, se soient abrités du soleil sous l’ombre bienveillante de l’Ormeteau ferré. Mais au vu des éléments décrits par Gérard de Sède, le Prieuré et la corporation dont il était question tenaient bien davantage de la confrérie de pénitents que d’un ordre secret, en lien avec les Mérovingiens, tel que le décrit L’Énigme sacrée.

Ce qui n’empêche point que le trésor des morts soit une réalité. Car cette démystification, loin de banaliser l’affaire de Rennes-le-Château, nous plonge au contraire dans de passionnantes perspectives de recherche.

C’est le chemin que vous propose de suivre très prochainement : L’Or des morts et le véritable Prieuré de Sion.

15 septembre 2026, Isaac Ben Jacob © – Reportage photographique du 17 janvier 2009, Johan Netchacovitch ©

1 Isaac Ben Jacob, Rennes-le-Château : L’Or des morts et le véritable Prieuré de Sion, préface de Jean-Pierre Giudicelli de Cressac Bachelerie, à paraître.

2 Gérard de Sède, Les Templiers sont parmi nous, ou l’énigme de Gisors, Paris, Julliard, 1962. Les renvois de pagination se rapportent à cette édition originale, non à la réédition Jean de Bonnot, dont la pagination diffère.

3 Sur la fabrication des « Dossiers secrets » et leur dépôt à la Bibliothèque nationale, voir René Descadeillas, Mythologie du trésor de Rennes, Carcassonne, Mémoires de la Société des arts et des sciences de Carcassonne, 1974 ; et Bill Putnam et John Edwin Wood, The Treasure of Rennes-le-Château: A Mystery Solved, Stroud, Sutton, 2003.

4 Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, The Holy Blood and the Holy Grail, Londres, Jonathan Cape, 1982 ; trad. fr. L’Énigme sacrée, Paris, Pygmalion, 1983. L’attribution au seul Henry Lincoln, courante en France, est inexacte : l’ouvrage est de trois auteurs.

5 Jean de Gisors (v. 1133 – v. 1220), seigneur de la forteresse, vassal d’Henri II puis de Richard Cœur de Lion, fondateur de Portsmouth. Personnage historique, promu premier « nautonier » de Sion par les Dossiers secrets.

6 Jean-Luc Chaumeil, Rennes-le-Château — Gisors — Le Testament du Prieuré de Sion.

7 Lindsay Diggelmann, « Hewing the Ancient Elm: Anger, Arboricide, and Medieval Kingship », Journal of Medieval and Early Modern Studies, 40/2, 2010, p. 249-272. Seule étude académique consacrée à l’épisode.

8 L’Epte traverse Gisors, où elle reçoit la Troesne, venue du Vexin français. Le champ de l’Ormeteau, entre Gisors et Trie-Château, se trouve donc en amont du confluent, dans le val de Troesne, et non sur la rivière-frontière. Le tracé exact de la limite seigneuriale Gisors / Trie reste à établir sur pièces : cadastre napoléonien, limite paroissiale d’Ancien Régime, et Jean-François Lemarignier, Recherches sur l’hommage en marche et les frontières féodales, Lille, Bibliothèque universitaire, 1945.

9 La commune de Trie-Château revendique treize entrevues et hommages attestés au champ de l’Ormeteau, qu’elle situe dans la prairie dominant l’actuelle gare de Gisors. Chiffre à confirmer sur pièces.

10 La frontière est celle fixée par le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911) entre Charles le Simple et Rollon. Sur la nature et le fonctionnement de cette marche, voir Daniel Power, The Norman Frontier in the Twelfth and Early Thirteenth Centuries, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.

11 Sur le rituel de l’hommage « en marche », voir De gré ou de force, Presses universitaires de Rennes, chap. VI, « Les chevaliers normands à l’épreuve de la guerre » (consultable sur OpenEdition).

12 Sur les fiançailles de 1158, la dot du Vexin normand, la garde templière de 1158-1161 et le retour de la frontière à l’Epte, Roger de Howden, Chronica, ad ann. 1158-1161 ; sur la prise de Gisors du 20 juillet 1193, sa reconnaissance à Issoudun (1195), le traité de Gaillon (1196) et l’annexion de 1204, Daniel Power, The Norman Frontier in the Twelfth and Early Thirteenth Centuries, op. cit. Lemarignier a montré que les États médiévaux ignoraient la frontière linéaire : la précision ne devenait nécessaire qu’en des points singuliers, carrefour, pied d’un château, arbre de conférence.

13 Assemblée de janvier 1188, entre Gisors et Trie : Philippe Auguste, Henri II et Philippe d’Alsace, comte de Flandre, prennent la croix en présence des archevêques de Rouen et de Cantorbéry, des évêques de Beauvais et de Chartres, du duc de Bourgogne, de Richard comte de Poitou et d’Henri de Champagne. Il est convenu que les Français porteront la croix rouge, les Anglais la blanche, les Flamands la verte. Roger de Howden, Chronica, éd. W. Stubbs, Rolls Series, t. II. La date exacte varie de quelques jours selon les chroniques.

14 L’historiographie ancienne (Michaud) nomme le prédicateur Guillaume de Tyr ; la critique moderne l’identifie à son successeur Josias (Joscius), Guillaume étant très probablement mort avant 1188.

15 Rigord, Histoire de Philippe Auguste, éd. et trad. Élisabeth Carpentier, Georges Pon et Yves Chauvin, Paris, CNRS Éditions, coll. « Sources d’histoire médiévale », 2006.

16 W. L. Warren, Henry II, New Haven, Yale University Press, p. 617 ; Nicholas Vincent, « William Marshal, King Henry II and the Honour of Châteauroux », Archives: The Journal of the British Record Association, 25/102, 2000.

17 « Récits d’un ménestrel de Reims au XIIIe siècle », éd. Natalis de Wailly, Paris, Société de l’Histoire de France, 1876 ; trad. angl. Robert Levine, A Thirteenth-Century Minstrel’s Chronicle, Lewiston, Mellen Press, 1990.

18 Sur la distinction entre les chroniques et les reprises littéraires postérieures, Diggelmann, art. cité.

19 Le ménestrel écrit que le roi « fist ferrer le tronc de l’orme de bandes de fer tout entors » ; aucune mention d’airain ni de laiton. Guillaume le Breton, qui décrit longuement l’arbre, ne mentionne aucun métal. Reste à contrôler la Philippide, à l’année 1188, dans l’édition H.-F. Delaborde, Œuvres de Rigord et de Guillaume le Breton, t. II, Paris, Société de l’histoire de France, 1885 : si l’airain s’y trouvait, il faudrait y voir un simple emprunt.

20 Nombres 21, 8-9 pour la fabrication ; 2 Rois 18, 4 pour la destruction : Ézéchias brise le serpent d’airain que Moïse avait fait, parce qu’on lui brûlait encore de l’encens, et on le nommait Nehushtan.

21 Roger de Howden, Chronica, ad ann. 1158-1161. Les trois Templiers sont Richard de Hastings, Tostes de Saint-Omer et Robert de Piron. Sur l’ensemble du dossier, Daniel Power, op. cit.

22 Jacques de Molay, Hugues de Pairaud, Geoffroi de Gonneville et Geoffroi de Charnay y furent détenus de 1310 à 1314.

23 Yves Congar, « Henri de Marcy, abbé de Clairvaux, cardinal-évêque d’Albano et légat pontifical », Analecta monastica, V, Rome, 1958 ; Roger de Howden, Chronica, éd. Stubbs, t. II. Henri de Marcy excommunie Richard à Bonsmoulins le 18 novembre 1188 et meurt à Arras le 1er janvier suivant.

24 Sur l’orme de la place Saint-Gervais, attesté dès le XIVe siècle, l’édit de Sully de 1605 et les ferronneries de la rue François-Miron (1733).

25 Sur la diffusion du vocable en Gaule mérovingienne, Grégoire de Tours, In gloria martyrum.

26 Église paroissiale classée sur la liste de 1840 ; Gisors ne fut jamais siège épiscopal. L’appellation de « cathédrale » tient à ses dimensions — 70 m de longueur, 24 m sous voûtes, cinq vaisseaux.

27 Transi en haut-relief encastré dans le mur, vers 1530, bas-côté sud. L’inscription s’ouvre sur : « Qui que tu sois, tu seras terrassé par la mort ; reste là, prends garde, pleure. » Notice PA00099431.

28 Sur le transi, Kathleen Cohen, Metamorphosis of a Death Symbol: The Transi Tomb in the Late Middle Ages and the Renaissance, Berkeley, University of California Press, 1973 ; Erwin Panofsky, Tomb Sculpture ; Philippe Ariès, L’Homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977. L’épitaphe est une variante du topos Quod fuisti, sum ; quod sum, eris.

29 Sur saint Clair (Clarus), décapité le 4 novembre 884 avec son compagnon Cyrin : Acta Sanctorum, 4 novembre ; notices du diocèse de Coutances et de la paroisse de Saint-Clair-sur-Epte. Patron des doreurs et des brodeurs ; sa fontaine passait pour guérir les maux d’yeux. La désignation « chapelle Saint-Cler » est constante dans la littérature locale ; l’équivalence avec saint Clair mériterait d’être établie sur pièces dans les archives paroissiales. Voir Yves Bottineau-Fuchs, Haute-Normandie gothique. Architecture religieuse, Paris, Picard, 2001, p. 215-221.

30 La châsse est conservée à Saint-Clair-sur-Epte, mais la tradition veut que Gisors s’en soit approprié une part. La Ville indique que le déambulatoire fut créé au XVIe siècle « afin de pouvoir circuler autour des reliques » : l’église possédait donc un dépôt jugé digne d’un parcours processionnel.

31 Catherine Vincent, Des charités bien ordonnées. Les confréries normandes de la fin du XIIIe siècle au début du XVIe siècle, Paris, PENS, 1988, et Les Confréries médiévales dans le royaume de France, XIIIe-XVe siècle, Paris, Albin Michel, 1994 ; Michel Bée, Annales de Normandie, 37/4, 1987 ; Martine Ségalen, Les Confréries dans la France contemporaine. Les Charités, Paris, Flammarion, 1975, qui compare les charités normandes à leurs homologues du Midi ; abbé Alphonse Martin, Répertoire des anciennes confréries et charités du diocèse de Rouen, Fécamp, 1936. Pour l’articulation confréries / franc-maçonnerie, Maurice Agulhon, Pénitents et francs-maçons de l’ancienne Provence, Paris, Fayard, 1968.

32 Parmi les objets classés figure « une procession de la Confrérie de Charité » (notice PA00099431). La Ville indique que les chapelles des bas-côtés furent « financées par les confréries religieuses mais aussi les corporations marchandes particulièrement présentes à Gisors ».

33 Base Mérimée, dossier IA00017798 : chapelle de l’Assomption, architecture 1497-1500 (Pierre Gosse, Robert Jumel, Guillaume Le Maistre) ; sculpture 1511-1513 (Pierre des Aubeaux, Mathurin de Lourme, Pierre Monnier) ; chapelle agrandie au XVIe siècle et fortement restaurée au XIXe. La datation au XIVe siècle et l’attribution à un décret de Charles V, avancées dans notre rédaction primitive, sont à écarter.

34 Le vitrail des saints Crépin et Crépinien, offert par les cordonniers, est daté de 1530 et attribué à Nicolas Le Prince, de Beauvais (actif 1527-1555). Engrand Le Prince, mort en 1531, œuvre surtout à Beauvais et à Rouen : l’attribution portée dans notre rédaction primitive est à corriger. Voir P. Chéron, M. Hérold et T. Leroy, Gisors : église paroissiale Saint-Gervais Saint-Protais, les verrières, Rouen, 1993, ainsi que le Recensement des vitraux anciens de la France (Corpus Vitrearum) et Rafaël Villa, « Les ateliers Le Prince, méthode de recherche et premiers résultats », Revue de l’art, 2021.

35 Sur le culte napolitain des âmes du purgatoire et son enracinement corporatif, et sur la place des métiers du cuir dans les registres inquisitoriaux languedociens, voir le développement que nous y consacrons dans L’Or des morts.


Parrainez la Gazette de Rennes-le-Château et ses trésors l’Aude

Vous avez apprécié cet article. Vous pouvez soutenir la Gazette de Rennes-le-Château et de l’Aude en la parrainant en cliquant sur ce lien https://fr.tipeee.com/gazetterenneslechateau !

Abonnez-vous à la lettre de diffusion pour être tenu au courant des prochains articles en cliquant ICI !